Le retour des superproductions

Sur la dizaine de tournages programmés durant cette année, seuls
deux ont été annulés. Malgré le 16 mai, ils ont rapporté
au Maroc, en un semestre, l’équivalent des recettes de l’année
2002. L’année à venir est tout aussi prometteuse.

De studios cinématographiques, le Maroc n’en possédait guère, naguère. Depuis peu, ils poussent ici-et-là. Ainsi Ouarzazate, qui s’énorgueillissait d’être la seule ville à proposer des studios, en aura bientôt un autre, financé par le producteur Dino de Laurentis. Près de Marrakech, sur la route de Taroudant, se dresseront dans deux ans les Studios cinématographiques du Maroc-Marrakech, un ensemble imposant de 50 ha auquel sont associés le réalisateur français Alain Chabat et l’impayable franco-marocain Jamel Debbouze. Casablanca n’est pas en reste. Il y a déjà deux ans, le producteur Sarim Fassi-Fihri avait construit, à une vingtaine de kilomètres de la métropole, une suite de studios suréquipés, portant le nom de Cinédina. Cette frénésie constructive prouve que l’industrie du cinéma a le vent en poupe. Dans cet essor, la production marocaine intervient pour une part insignifiante, au rebours des tournages de films internationaux qui en sont les acteurs majeurs.

Près de sept cent films internationaux tournés au Maroc
Des tournages de films internationaux, il y en eut au Maroc, au bas mot, près de sept cents tous genres confondus. Les studios de cinéma Atlas conservent religieusement les vestiges de quelques-uns d’entre-eux. Ne manquons pas d’y faire un détour. A quelques lieues de Ouarzazate, se déploie un paysage minéral suspendu par une curieuse muraille incongrue. Le portail est sévèrement gardé par deux monstres revêches. Pas de peur, ce ne sont que des sculptures inoffensives. Mais dès que vous aurez franchi le portail, vous aurez l’impression de basculer dans la quatrième dimension. Dispersés sur trente hectares sablonneux, des pans de décors dorment comme une souche, sous un lourd soleil. Le visiteur a le sentiment d’avoir traversé l’écran. Le film Kundun, de Martin Scorsese, se rappellera à son bon souvenir par un temple tibétain. Les débris d’un avion de chasse lui feront évoquer les hautes voltiges de ce casse-cou de Michael Douglas dans le Diamant du Nil. Plus loin, des chars romains, vus dans Gladiator, languissent de donner l’assaut. A leurs côtés, on distingue des bris de l’antique Egypte, avec ses palais, sa galère et sa tête de sphinx, surgis de Cléopâtre, de Franc Roddam.

Un milliard de DH en trois ans…une manne pour Ouarzazate
En somme, un musée à ciel ouvert, révélateur de l’intense activité du lieu. Intense et fructueuse, puisqu’elle a rapporté à cette région déshéritée plus d’un milliard de dirhams en trois ans. Et la cagnotte a des chances de décupler, tant les cinéastes givrés de soleil et d’espaces infinis s’engouent pour le Sud marocain. Même l’inatteignable Leonardo DiCaprio aurait succombé au charme de Ouarzazate. Il aurait tant souhaité y tourner la suite de… Titanic (sic).
Entre les gens du cinéma et le Maroc s’est noué un lien indéfectible car séculaire. Dès 1887, le brillant Louis Lumière y tournait son Chevrier marocain. Quintin et Pinchon suivirent les brisées du maître en mitonnant, avec force ingrédients marocains, un mélo nommé Mektoub. Depuis, c’est la ruée vers ce pays d’or et de lumière. Les plus grands noms du cinéma y affluèrent. La troublante Marlène Dietrich, dans Morocco, de Joseph von Sternberg, fit se pâmer le désert par ses chants langoureux dédiés à un volage légionnaire qu’elle aurait aimé voir enchaîné à son cœur.

Les œuvres inspirées de la Bible se taillent la part du lion
C’est à Ouarzazate encore que David Lean planta les décors de son magnifique Lawrence d’Arabie (1964), inspiré des Sept piliers de la sagesse avec des comédiens d’envergure : Peter O’Toole, Omar Sharif, Alec Guiness, Anthony Quinn… Henri Verneuil, lui, choisit plutôt Marrakech et Zagora comme cadre de son thriller, 100 000 dollars au soleil, pour lequel il fit appel à deux jeunes marocains : Ahmed Alaoui et Larbi Doghmi.
A Marrakech aussi démarre l’intrigue de L’homme qui en savait trop. Alfred Hitchcock y transporta, sous couleur de vacances, la famille Ben Mackenna, fit trucider en plein Jamaâ El Fna un Français, Louis Bernard, avec lequel elle venait de faire connaissance, filma complaisamment les fastes de la Mamounia et s’envola pour Londres. Orson Welles, comme à son habitude, s’écarta des sentiers battus. Sur Essaouira, il jeta son dévolu. Par nécessité. De fait, le tournage d’Othello était prévu à Venise. Mais les maigres fonds dont disposait le cinéaste fondirent vite. Welles se rabattit sur Chypre, moins coûteuse et… tomba sur Essaouira: «Nous nous trouvions dans la fascinante ville de Mogador sur la côte atlantique. On cherchait des extérieurs et le meilleur endroit qu’on pouvait trouver pour Chypre n’était pas Chypre, mais Mogador…», déclara-t-il, en 1978, à la télévision.
Dean, Hitchcock, Welles, et aussi Sergio Leone (Sodome et Gomorrhe), Bernardo Bertolucci (Un thé au Sahara), Martin Scorsese (La dernière tentation du Christ, Kundun), Claude Lelouch (And now, ladies and gentlemen), et j’en passe. Rien que le dessus du panier, grâce auquel l’industrie du cinéma fait son beurre. En 1998 et 1999, 36 longs métrages, 120 courts métrages, 70 publicités et une vingtaine de clips musicaux ont été réalisés au Maroc.
Du lot des films tournés au Maroc se détachent, par leur nombre, les œuvres inspirées de la Bible. Elles se taillent la part du lion. Du Jésus de Nazareth, de Franco Zefirelli, à Marie de Nazareth, de Jean Delannoy, en passant par les destins édifiants d’Isaac, de Joseph, de David ou de Moïse, tout ce qui a trait au judéo-christianisme campe à Tanger, Casablanca ou Ouarzazate.
Pourquoi cette prédilection des productions étrangères pour le Maroc ? Bien sûr, il y a cette lumière unique qui a capturé Delacroix, infléchi le cours de l’art de Matisse et ébloui tant et tant d’artistes. On invoque souvent aussi la richesse des paysages du pays et leur variété. Mais ces attraits seraient-ils aussi irrésistibles s’ils ne s’agrémentaient d’arguments pragmatiques ? Au premier chef, le loisir, accordé depuis 1995, de faire usage d’armes à feu durant les tournages. Une telle disposition, exceptionnelle (on peut même mobiliser l’armée), ne pouvait que séduire les superproductions où on aime tant faire joujou avec les pétoires, ou des films comme le Légionnaire avec le pétaradant Jean-Claude Van Damme. En second lieu, une série d’agréments traduits par la diligence administrative, les facilités de douane, les exonérations fiscales, les tarifs hôteliers préférentiels (200 à 3 000 DH la nuitée et le petit déjeuner dans un palace), le faible coût de la main-d’œuvre… Résultat : la facture d’un tournage au Maroc représente moins de la moitié de celle d’un tournage en Europe ou aux Etats-Unis. On comprend dès lors que les cinéastes et les producteurs n’aient d’yeux que pour ce pays. Même Michael Douglas, qui n’a plus remis les pieds au Maroc depuis sa mésaventure du Diamant du Nil, il y a vingt ans – il fut saigné à blanc par un directeur de production marocain sans scrupules – envisage d’y revenir. Pour son téléfilm, Pique-nique chez Osiris, la Française Nina Companeez avait d’abord effectué ses repérages en Egypte. «On nous a prévenus qu’il y aurait un censeur sur le plateau. Finalement, après moult tracasseries administratives, on a préféré venir ici». Et Nina Companeez n’est pas un exemple isolé. Nombreux sont ses pairs qui se sont rabattus sur les rivages marocains après avoir élu domicile sous des cieux incléments. Tels Serge Moati (Jésus), François Luciani (L’Algérie des chimères), Tony Scott (Spy Game)… Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, le Maroc détourne de leur destinée originelle des tournages conçus pour des écrins devenus maudits.Avec profit : le dernier Astérix d’Alain Chabat, dont l’élément naturel aurait été l’Egypte, a déversé sur le pays la bagatelle de cent millions de dirhams.

1 000 soldats marocains pour le tournage de Kingdom of Heaven
Mais la manne fluctue au gré des tremblements du temps. L’année 1999 est à marquer d’une pierre blanche, puisque le pic du milliard de dirhams a été atteint. L’année suivante accusa une baisse sensible, 730 000 000 de dirhams «seulement» ont été investis. En 2001, trente films internationaux ont été tournés, rapportant «à peine» 367 000 000 de dirhams. Le 11 septembre fut pour beaucoup dans cette chute. La plupart des tournages programmés pour la saison automnale furent annulés. La situation se redressa légèrement en 2002 (435 000 000 DH), pour embellir pendant le premier semestre de 2003 (450 000 000 DH). Il est vrai que la tragédie du 16 Mai réfréna les ardeurs des cinéastes. Cela ne dura pas longtemps. Seuls deux longs-métrages, Troy et Tripoli, ont été annulés. Les superproductions, Alexandre le Grand, de Baz Luhrmann, et L’exorciste 3 sont maintenus, tandis que le tournage de Kingdom of Heaven, de Ridley Scott, la croisade qui mobilisera 1 000 soldats marocains, doit débuter en janvier prochain.
La veine des productions étrangères ne tarira pas de sitôt, au grand bonheur des comédiens marocains (2 000 à 20 000 DH par jour, selon leur rôle), les techniciens (de 4 000 à 12 000 DH par semaine, selon leur rang) et les figurants (150 DH par jour), sans compter les nombreux petits fûtés qui s’arrangent pour empocher quelques dirhams. Ça fait aussi partie des attraits du Maroc