Le Printemps des Alizés, pour les amateurs de grande musique

Lancé en 2001, Le Printemps des Alizés, dédié à la grande musique, en est à sa VIIe édition (du 19 au 22 avril à Essaouira). Bien qu’impécunieux et peu courtisé par les sponsors, il n’a jamais abdiqué ses principes, entre autres, la qualité. Retour sur un festival pas comme les autres.

Il y a des clichés têtus. Ainsi, celui qui veut que le Maroc soit devenu le pays des festivals comme il est celui des dizaines de couscous. Pourtant, le nombre des festivals, selon le ministère de la culture, ne dépasse guère la cinquantaine, dont seule une poignée tient la rampe. De sucroît, sous l’appellation «festival», s’empilent de trop nombreuses, et parfois incompatibles prétentions. La première motivation qui pousse les villes du Royaume à s’attacher une manifestation est souvent de l’ordre de la promotion touristique, avec l’espoir que, dans l’esprit du public, le nom de la cité soit associé au bilan annuel de ses activités culturelles. Fès, Marrakech, Essaouira illustrent bien ce processus au terme duquel le nom même de la ville désigne son festival : «on va à Fès» (implicitement au Festival des musiques sacrées du monde); «on va à Marrakech» (comprendre au Festival international du film); «on va à Essaouira» (sous-entendu au Festival Gnaoua).

Quelques milliers d’initiés feront le voyage

Essaouira entretient la particularité de jouer sur les deux tableaux, celui de la promotion touristique et celui de la valorisation artistique. Attaché depuis une décennie au nom de la station venteuse, le Festival Gnaoua déploie sa rutilante artillerie sur ses sites chatoyants au début de chaque été, pour une véritable kermesse à laquelle prennent part des centaines de milliers de personnes, toutes catégories sociales confondues. A la mi-printemps, place est faite au «Printemps des Alizés», qui inverse la perspective mais aussi les proportions : c’est sur la musique classique que le festival lance cette fois-ci le faisceau de ses projecteurs, et ce sont quelques milliers d’initiés seulement qui font le voyage pour assouvir leur désir de grande musique. «La fréquentation n’est pas notre souci majeur. Car nous ne visons pas à attirer le plus grand nombre, comme le font la plupart des festivals. Quelle que soit son importance, il est essentiel qu’elle soit de qualité, à la hauteur de ce que nous lui offrons», précise Mohamed Ennaji.
Mohamed Ennaji, historien estimé et mélomane convaincu, est le pilier du Printemps des Alizés. Après l’avoir enfanté dans la douleur, il veille sur sa croissance, et se dépense sans compter pour qu’il s’épanouisse. Il en est tout uniment l’organisateur, le prestataire et le sélectionneur. Tâche d’autant plus lourde que le créneau est pointu. Mais, bien que conscient du défi, il a tenu à relever le gant, par passion, par volonté de faire partager un plaisir sublime. «Je ne me fais aucune illusion à cet égard. Cela relève du truisme que de rappeler qu’au Maroc comme ailleurs, la musique classique demeure l’apanage d’une élite, habilitée, de par son éducation, à en percer les arcanes. Par conséquent, je n’ai pas la prétention d’y convertir ceux qui y sont imperméables. Je souhaite seulement honorer un genre musical avec lequel j’ai beaucoup d’affinités.» Soit. Mais la prédilection pour Essaouira se justifiait-elle, alors qu’on sait que cette cité est plutôt portée sur les musiques confrériques ?

Le Chœur des trois cultures séduit même les profanes

«Si l’on va par là, je vous dirais qu’aucune ville marocaine ne se prête à ce type de rencontre ; puisque, comme je l’ai déjà souligné, la musique classique reste chez nous un genre peu connu. Mais le choix d’Essaouira me semble judicieux, dans la mesure où cette ville a toujours été un lieu propice à l’échange et à la convivialité. En plus, à Essaouira, tout réussit pourvu que le projet soit cohérent et renferme une âme», plaide Mohamed Ennaji. Légitimement. De fait, lors de l’édition 2006, Dar Souiri était pleine à craquer quand le Chœur des trois cultures s’y produisait. Il faut dire que cet ensemble multiconfessionnel interprétait des œuvres arabes et qu’un Sayyed Darwich, par exemple, ne laisse pas insensible même les profanes. Un enseignement que le Printemps mit à profit, en se désencombrant de son purisme pour élargir les frontières de la grande musique. Cette année, nous verrons celle-ci mêlée à la musique yiddish et tzigane, au jazz et à bien d’autres saveurs encore. Gageons que ces rendez-vous seront très courus.
Que le Printemps pousse toujours ses airs éthérés tient du prodige. Aucune manifestation musicale ne peut proposer une programmation aussi exceptionnelle, en ne disposant que d’un maigre viatique. A peine 4 MDH. Les parrains, prompts à se jeter dans les bras des festivals mondains refusent leur obole à cette rencontre exigeante. Mohamed Ennaji ne s’en offusque pas ni ne s’évertue à les amener à de meilleures dispositions. Il table plutôt sur ses amitiés musicales. «Je suis parvenu, au fil des éditions, à entretenir des relations amicales avec de grands musiciens et compositeurs. Certains d’entre eux acceptent de venir à Essaouira en contrepartie d’un cachet dérisoire, sinon symbolique, d’autres refusent carrément d’être rémunérés». Que l’amitié est une douce chose !

Le spectacle «Le Jazz et la Diva», sera un des moments forts de la VIIe édition

Mais si M. Ennaji arrive à contourner les difficultés pécuniaires, il n’est cependant pas au bout de ses peines : les instruments disponibles au Maroc sont rarement conformes aux normes. Les musiciens ont beau se montrer «arrangeants», ils ne pousseraient pas la complaisance jusqu’à jouer avec des instruments de pacotille. «Pour la deuxième édition, par exemple, nous avions besoin d’une harpe. Je n’en avais pas trouvé. J’ai dû la louer à l’étranger. J’ai veillé à ce qu’elle ne s’abîme pas à force d’être trimballée. Donc, non seulement il faut qu’on dépense l’argent qu’on n’a pas mais aussi être au four et au moulin», se plaint Mohamed Ennaji. Cette fois-ci, il cherche désespérément un cymbalum.
Modeste en moyens, le Printemps ne l’est pas en ambitions, si l’on en juge à l’enrichissement régulier de ses sélections. Au hasard du menu 2007, comme à son habitude, les emblèmes de la musique classique : Mahler, Brahms, Mozart, Montervedi, Saint Saëns, Debussy, Ravel, Puccini, Schumann, Schubert… et tant et tant de grosses pointures. Ne manquez pas le trio Didier Lockwood (violon), Carolin Casadessus (soprano) et Thomas Enzo (piano) dans leur spectacle «Le Jazz et la Diva», auréolé du Molière 2006. Le Chœur des trois cultures sera fidèle au rendez-vous, pour notre bonheur, surtout qu’il interprétera quatre œuvres de Sayyed Darwish, et une chanson de Fayouz, Aâtini naya wa ghanni. La Folia, Accroche Note, Quatuor Talich, Sirba Octet, qui ont fait leurs preuves ailleurs, enchanteront le public. Lequel n’oubliera pas de se rendre à Dar Souiri quand elle est investie par les jeunes pousses du Chœur des Alizés. Car bien qu’affrontant forte partie (de Lassus, Monteverdi, Faure, Saint Saëns, Mendelssohn, Barber, Thompson), ces apprentis musiciens sont capables d’étonner, comme leurs prédécesseurs lors des éditions passées. Les moments forts ne feront pas défaut à la VIIe édition, nous assure Mohamed Ennaji. Il est fier de brandir une prestation en tous points fidèle aux engagements du Printemps : haut de gamme en matière d’œuvres et de musiciens, mise en lumière des valeurs montantes (Festival des jeunes talents) et création (Aghani par le Chœur des trois cultures). Allez à Essaouira, la musique y est bonne !