Le principe d’incertitude

Vient de paraître aux éditions de la Différence, «Le principe d’incertitude», dernier recueil de poèmes du poète Abdellatif Laâbi. Un excellent ouvrage où l’on retrouve le même ton incisif, à peine trempé dans une douce-amère nostalgie.

Dans ce recueil rédigé entre 2013 et fin 2014, les textes expriment en mots succincts, ce que la prose aura du mal à contenir. Et non. Le principe d’incertitude n’est pas un énième recueil de rimes à la demande, ni un espace supplémentaire pour suffire aux déploiements de l’ego du poète. Il s’agit d’un déversoir nécessaire, pour le poète comme pour nous autres lecteurs. Un concentré de missiles laconiques de celui qui, conscient de l’inutilité du verbiage, en finit avec les longs discours. Combien de pavés faut-il pour exprimer le dégoût ? La lassitude ? Un poème suffirait. «Je suis encore là/ vivant je crois/ si peu vaillant/ «Être ou ne pas être»/ n’est plus ma question/ Il y a plus inquiétant/ Une interrogation/ qui me brûle les lèvres/ et que j’ose à peine formuler :/ Me suis-je trompé/ d’humanité ?»

Dans Lassitude, Abdellatif Laâbi exprime un spleen que nombre de ses concitoyens partagent, mais se gardent de signaler. N’est-ce pas le propre de la lassitude ? Mais celle de Laâbi est bavarde, lapidaire et non renonciatrice. Elle vise les politiques : «Las/ de la pornographie partisane/ Des suivis et des suiveurs/ Des imposteurs et des dindons de la farce/ Des ambitions illégitimes par définition». Elle descend les intellectuels à la solde : «Je suis las/ du commerce frauduleux des idées/ et de la prostitution obligée de l’art/ Des livres fictifs/ titrés en Bourse et des opuscules signés par des célébrités/ rédigés par des nègres/ -le plus souvent blancs-/ Las/ de la poésie de la misère/et des misères de la poésie/ De sa gratuité/ sa marginalité complaisante/ et son hermétisme suicidaire». La lassitude se nourrit d’elle-même et se neutralise au fil des pages du recueil. Elle déborde dans Peindre dans le noir, «Il» ou encore Le dire et le faire : textes où le pessimiste garde un arrière-goût de l’espoir des jours meilleurs.

Que peut-on encore attendre d’inédit dans l’œuvre d’Abdelatif Laâbi ? Le poète aura dit tous ses maux, tous ses espoirs, toutes ses désillusions et ses souvenances. Seules persistent quelques vérités qu’il confie à travers les lignes, telles que «dans cet infra-monde/ où j’ai survécu plus que vécu/ les plus grandes souffrances/ que j’ai endurées/ ce n’est pas «l’ennemi»/ qui me les a infligées!». Sans en dire plus, Abdellatif Laâbi nous laisse entrepercevoir un pan non dit de sa vie. Parce qu’un poète ne raconte pas tout ou parce qu’il garde inaccessible l’essentiel, il ajoutera à peine de quoi déstabiliser son récepteur. «De toutes les vies que j’ai traversées/ j’ai une tendresse particulière/ pour celle où j’étais enfermé/ Pourquoi?/ alors que je viens de parler de souffrances/ et pas n’importe lesquelles/ La raison tient à ceci:/ c’est dans cette vie-là/ que je pouvais être/ un homme sans besoins».

Nostalgie insensée ou conclusion ultime? L’incertitude y est principe…