Le Ksar de ma mère

Paru aux éditions Afrique Orient, «Le Maroc de mon enfance» est le premier récit de Moulay Larbi Raji. Ce cadre retraité de l’OCP y relate des souvenirs empreints de simplicité, de félicité dans les vallées de Ziz et de Ghriss.

Citadins bornés s’abstenir : ce Maroc-là, plein de cailloux, d’oueds mugissants, de Ksours en ruine et, horreur, de paysans, abîme les mains et les chaussures. Gardez-vous d’y pénétrer. Les autres, les curieux, les nostalgiques, les rêveurs, les randonneurs, les aventuriers, tous ceux que Marcel Pagnol a charmés, que Robinson Crusoé a éblouis, vous pouvez me suivre.

Je vous parle d’un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître. Enfin, si. En réalité, il suffit de dépasser un peu l’axe Casablanca-Rabat, de prendre par mégarde une route nationale, d’avaler quelques centaines de kilomètres, puis de s’engouffrer dans une piste cahoteuse, n’importe laquelle, pourvu qu’il y ait des arbres, des vallées verdoyantes, ou des étendues de pierre, des sillons rocheux, des gorges vertigineuses, des villages oubliés.

Mais qui fait ça aujourd’hui? Moulay Larbi Raji sait que peu de gens s’aventurent vraiment dans ces lointaines et rurales contrées. Alors il se fait conteur, il brasse ses souvenirs pour le décrire, ce Maroc bucolique de son enfance, avec une touchante délectation et un sens du détail saisissant.

On voit l’enfant Larbi épeler ses versets au Msid, sous l’œil sévère du maître. On l’imagine faisant distraitement pâturer les chèvres avec son grand frère, puis les délaisser quelques instants, le temps de cabrioler, de courir librement, éperdument dans l’immensité des champs. On sourit en les imaginant grimper en haut d’un palmier pour dévorer quelques fruits avant de se faire rosser par un propriétaire furieux.

On visualise et on savoure ces mœurs désormais étranges, la cueillette des dattes, des olives en famille, la moisson de blé, le combat acharné contre les sauterelles, puis, peu à peu, l’avènement de la «modernité» : la radio qui fait son apparition au café puis dans quelques foyers, les plus fortunés… La vie agreste se déroule, simple, parfois austère, souvent joyeuse et émouvante, sous les yeux du lecteur.

À travers Le Maroc de mon enfance, l’auteur offre un document qu’on ne peut pas véritablement qualifier de roman, n’étant pas doté d’une intrigue que font progresser des épisodes narratifs, des actions et des personnages, mais c’est une étude fouillée, un témoignage qui intéressera certainement les anthropologues, sur la vie dans la campagne marocaine durant la seconde moitié du vingtième siècle. Les néophytes trouveront aussi leur compte dans ce texte, déclaration d’amour au terroir, petit éloge naïf de la simplicité.