Le Frère ennemi : splendeurs et misères des musulmans de France

Le Collectif des trois mulets questionne l’identité à  travers la pièce «Le Frère ennemi», écrite par Fouad Laroui.
n Une tragi-comédie sur les mésaventures d’un couple de Français issus de l’immigration et victimes d’un racisme qui ne dit pas son nom. Une pièce qui ne manque pas de mordant mais qui pèche par un excès de caricature.

Paris, de nos jours. Deux silhouettes se dessinent, harmonieuses, complices. «Et si nous vivions ensemble ?», demande Ali à la Malika de son cœur, une jeune femme pleine de grâce et d’hésitations : l’amour vaincra-t-il l’ennui, la routine écrasante et les sempiternelles omelettes aux écailles d’œuf ? «Car je suis tout sauf un cordon bleu», prévient la belle. «Arrête tes bêtises, va ! C’est moi qui ferai la cuisine», rétorque l’enjôleur. Soit ! Au diable les doutes, vivons sous le même toit, marchons, bras dessus bras dessous, sous le ciel de Paris, piaffent les amoureux.

Pendant un an, rien ne semble perturber la douce quiétude des jeunes concubins, pas même le feu nourri de remarques bornées, de clichés éculés et autres idiotes imprécations qu’ils essuient de part et d’autre. «Je pensais que les Marocains étaient d’indécrottables machos!», éructe Claire, la meilleure amie de Malika, oubliant qu’Ali était «aussi» (et peut-être même «surtout») français. «Mais comment peux-tu vivre avec une femme qui n’est pas ton épouse ?», postillonne Brahim, l’inénarrable cousin d’Ali, oubliant qu’il vivait «à Paris et non pas à Fqih Ben Salah au siècle dernier».

Rien de méchant, en somme, juste le flot de bêtises ordinaire dont s’accommodent bien des Français «issus de l’immigration», comme ils disent.

Mais un jour, Ali rentre du boulot, dévasté. L’ingénieur vient d’être écarté par le ministère de la défense d’un projet «ultrasensible», qu’il pilotait pourtant depuis des mois, avec maestria. C’est le seul à avoir été évincé. C’est aussi le seul Ali Bouderbala, le seul «Maghrébin» de l’équipe. Français, peut-être, mais pas assez, jamais assez, manifestement. Quoiqu’il fasse, quoiqu’il accomplisse, Maman France rappellera toujours son faciès, son nom, ses origines à l’enfant adopté, Maman France lui préférera toujours ses blonds chérubins.

Le champion de l’intégration sombre alors dans une spirale de rancœur, démissionne de son poste et de son couple, déverse son mal-être sur Malika, refuse le partage des tâches, la cuisine à tour de rôle, «à la française», et prend Claire en grippe, incarnation pour lui du pays arrogant, ingrat, qui le stigmatise et spolie son identité. Se fanatisera-t-il ? Recouvrera-t-il ses esprits ? On ne le sait pas vraiment.
Pour sa première incursion dans l’écriture théâtrale, Fouad Laroui s’attaque à ses thèmes fétiches, les déboires et les paradoxes de la diaspora marocaine en Occident, l’identité clivée, l’humanité en proie à l’intégrisme religieux ou à un vertigineux vide spirituel, nous offrant un texte assez habilement tourné, émaillé de cocasseries, de phrases caustiques, sa marque de fabrique : «Malika et toi souffrez d’islamophobie alors que vous n’êtes même pas musulmans !», fait-il dire au cousin Brahim, irrésistiblement campé par Malek Akhmiss. Les trois autres comédiens ne sont pas en reste : même s’ils ont reçu le texte assez tardivement et n’ont eu que trois semaines pour le répéter, Bouthaïna El Fekkak, Claire Cahen et Ali Esmili portent la pièce avec sensibilité et fougue. On se souviendra longtemps de la magnifique tirade de Claire sur le corps, ce vulgaire véhicule de l’âme honni par les religions, sans cesse méprisé, brimé, corseté, caché, culpabilisé, on se souviendra de son éloge lumineux de l’agnosticisme, du respect des autres et de leurs croyances, de leurs différences. «Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien», dit-elle, avec humilité et sagesse.

Une hauteur de vue, une subtilité et une consistance dont sont presque totalement dépourvus les personnages masculins et musulmans, plus enclins aux préjugés et au repli qu’à la raison et au dialogue, assez caricaturalement dépeints comme des machos rétrogrades et bornés. On sait l’amour de Laroui pour la raillerie et on lui sait gré de se moquer des fanatiques et des obtus de tous poils, mais ne faut-il pas accabler un peu aussi cette société qui, en rejetant toute une communauté et en la désignant comme bouc émissaire, participe à sa radicalisation ?
Bref, une pièce qui vaut le détour et qui fait réfléchir. A ne pas rater si vous êtes à Oujda, Meknès ou Marrakech, les 11, 14 et 16 octobre prochains. Les détails sur le site de l’Institut français du Maroc qui accueille la tournée du Collectif des trois mulets.