Le Festival des cimes redonne espoir à  Imilchil

La deuxième édition du Festival de musique des cimes d’Imilchil,
tenue du 26 au 28 août dernier, n’a pas déçu. La bourgade revit et les associations
prennent à bras le corps le développement de la vallée de l’Assif Melloul.

Se dirigeant d’Aghbala ou Laksiba vers le village d’Imilchil, réputé pour son moussem des fiançailles et, depuis 2003, grâce au Festival de musique des cimes, le voyageur ne manquera pas d’être agréablement surpris par l’amélioration de la qualité de la route. Le tronçon de plus de 15 kilomètres, tracé dans la vallée aux abords du village, malmené par les inondations, dissuadait les plus téméraires de visiter une région enclavée et pratiquement inaccessible. On y circule désormais en toute sécurité. Au niveau de Tassent, à 25 kilomètres d’Imilchil, un pont est maintenant construit. Les habitants des douars avoisinants se souviennent encore de l’explosion de la dynamite, semblable à celle du tonnerre, qui avait accompagné le creusement de la montagne pour y construire une route asphaltée répondant aux normes de sécurité.

On a installé des tentes et des bivouacs car les hôtels étaient pleins
Voilà l’un des effets induits, commentent les responsables du Festival des cimes, de l’organisation d’une rencontre annuelle festive à Imilchil. Elle a eu lieu cette année du 26 au 28 août, drainant une foule de gens, habitants de la vallée de l’Assif Melloul, mais aussi étrangers venus d’autres villes du Royaume pour découvrir une nature immaculée, respirer l’air pur, côtoyer une population hospitalière et attentionnée, pour peu que l’on s’intéresse à elle et goûter à la musique des hautes altitudes.
Les quelques hôtels et auberges que compte le village, dont le nombre a augmenté sensiblement depuis une année, selon les estimations des associations opérant sur place, étaient remplis. On installa alors tentes et bivouacs au bord des lacs et aux alentours pour accueillir les festivaliers.

Mouha Oulhoucine Achibane, le maître de l’Ahidous, à l’honneur
Mais revenons à la musique, plat de résistance du festival. L’une des vedettes qui ont ébloui le public présent sur la place du souk est sans conteste Mouha Oulhoucine Achibane, le maestro du groupe Ahidous du Moyen Atlas. Originaire d’Azrou Aït Lahcen, localité située non loin de Laqbab, son histoire est longue d’un siècle, rythmée par le bendir et la danse. Il était à Imilchil quand il fut enrôlé par l’armée française entre 1942 et 1944 pour guerroyer contre les troupes nazies en France et en Allemagne.
«Ma première troupe, je l’ai constituée en 1953, l’année où l’on déporta le Sultan Mohammed V à Madagascar.» Depuis, il hante avec sa troupe moussems et cérémonies nationales. Sa consécration comme vedette de la musique et de la danse ahidous remonte à 1975, alors que la Marche verte battait son plein. Ce premier soir de musique des cimes, il fallait le voir sur scène ! Le centenaire était alerte comme un jouvenceau, gambadant comme un cabri sur le plateau.
Beaucoup plus jeune est Saïd Zerouali. Après le festival Timitar d’Agadir, ceux de Midelt et d’Al Hoceima, le trentenaire était aussi de la partie à Imilchil, ce 26 août. Lui, jouait de la guitare, sifflait et chantait en rifain.
Pendant trois jours, troupes de danseurs et de chanteurs se sont succédé: Bennacer Oukhaya, Hadda Ouakki, Tamawayt, Moha Akouray, Ahidous Tounift, groupe Hamri d’Errachidia et autres. Tous ont rivalisé de vivacité à la danse et ont empli de leurs chants les cimes d’ordinaire bercées seulement par le silence des hautes montagnes, ses brises pures, ou le grondement du tonnerre et des orages. Une intense activité le jour, contrastant avec les douces promenades nocturnes au bord d’Isli et de Tislit, les deux lacs fécondés, dit la légende, par les larmes de deux amoureux chagrinés, que leurs deux tribus antagonistes, les Aït Brahim et les Aït Iazza, avaient empêché de convoler.
Originalité du festival , cette année : il ne s’est pas limité aux expressions musicales nationales. D’autres musiques et danses venues d’autres climats et d’autres montagnes se sont déployées pour la première fois à Imilchil, telle cette troupe amérindienne venue du Canada. Sur les 26 membres de la troupe, les «Eastern door Mohawk singers and dancers», trois seulement, dirigés par un petit bout de femme du nom de Sedalia Kawennotas Fazio, ont pu faire le déplacement à Imilchil. Jamais ils n’avaient foulé une terre africaine. Le Canada, nous raconte Fazio, abrite quelque 600 tribus, toutes d’origine indienne, «qui ont hérité dans le sang les danses, les chants de leurs ancêtres. La plus célèbre des cinquante danses que nous pratiquions dans notre région est la danse de la fumée. Pour se chauffer et mijoter leurs plats, nos ancêtres allumaient un feu dans leurs hameaux. Comme il n’y avait pas de courant d’air pour disperser cette fumée, ils se mettaient à danser comme des diables». Les deux complices de Fazio, vêtus à l’indienne, têtes ornées de plumes, invitèrent des figurants parmi le public (Hassan Aourid et Yasmina Baddou pour ne citer qu’eux, se joignirent à eux) pour se livrer à leur danse.
Pourquoi une troupe amérindienne, dans un festival amazighophone? «Cette présence a été possible à la demande de l’ambassadeur du Canada au Maroc présent lors de la première édition de ce festival, lequel fut émerveillé par le spectacle offert», nous répond Hassan Aourid, président de la manifestation (voir entretien ci-contre). Cette rencontre annuelle, insiste-t-il, «ne peut s’enrichir et tenir ses promesses qu’en s’ouvrant sur d’autres expressions culturelles, et l’on ne peut y parvenir qu’en faisant appel à des troupes musicales aussi bien nationales qu’internationales, qui vibrent toutes au rythme des hautes montagnes.»
Qu’apporte ce festival aux 30 000 habitants peuplant les 24 villages de la zone d’Assif Melloul, tous imazighen, sans parler des vingt milles éparpillés dans les vallées montagneuses du bassin du Haut Ziz, pour la plupart plongés dans une pauvreté extrême (le revenu par habitant y est de 2000 DH/an), souffrant du manque d’écoles et de soins sanitaires ? Une nouvelle dynamique, répondent les organisateurs, les responsables d’associations impliqués dans l’organisation de la manifestation et quelques habitants interrogés.
Dans un café au nom prémonitoire, «Al Amal», des jeunes bavardent autour d’une table en sirotant leur thé. La discussion tourne autour du marathon organisé par l’association d’Imilchil pour le développement sportif, touristique et culturel. Que pensent ces jeunes, instruits, certains diplômés chômeurs, de ce festival de musique ? «Il crée une animation le temps d’une semaine, quelques emplois, la construction ou la réfection de quelques cafés et une stimulation de la production des selhams (pour les hommes) et des handirs (pour les femmes)», répondent-ils unanimement. Ils parlent aussi d’un changement mineur des mentalités lié à la fréquentation des touristes festivaliers.

A Imilchil, on souhaite une ouverture économique qui respecte les coutumes de la région
Maghrine Lhoucine, président de l’association Akhyam pour le développement économique et social, estime le rendement du dernier festival de musique à 200 000 DH. Une chose est certaine : le cercle d’Imilchil est en effervescence en cette fin d’août. Les pylônes du futur réseau GSM sont installés à Imilchil, ceux du réseau électrique sont en cours d’installation le long de la vallée.
Le reboisement en cèdres va bon train. L’aménagement de la grotte d’Akhyam dans la montagne, un site touristique érigé en monument historique par la délégation du Tourisme opérant sur place, est avancé. La grotte est située à 9 kilomètres du village d’Agoudal, le plus grand de la vallée, non loin des lieux ou se tient le fameux moussem des fiançailles. En collaboration avec le ministère de l’Environnement, les associations travaillent d’arrache-pied pour son ouverture au visiteur étranger : les travaux d’accès à ce monument, selon le président d’Akhyam, sont réalisés à 50 %, l’escalier reliant la cascade à la grotte est en voie de construction.

Des digues pour protéger les cultures des inondations
Autre projet : la production de légumes, en parallèle avec l’orge, le maïs et les pommes, principales cultures de la région, régulièrement emportées par les inondations. Une convention dans ce sens entre Ahkyam et la FAO est sur le point d’être signée. Mais, sans digues pour défendre les terres de la vallée, cette agriculture sera toujours à la merci des crues dévastatrices. Selon les statistiques fournies par l’Office agricole d’Imilchil, les pertes agricoles seraient de l’ordre de 2 MDH annuellement.
L’ouverture de la bourgade au monde extérieur ne fait pas de doute. Pour en avoir le cœur net, nous avons contacté Lahcen Aït Lafquih, directeur d’une école primaire et fin connaisseur des coutumes de ce qu’il appelle le grand Atlas oriental, s’étendant des lacs d’Imilchil jusqu’aux frontières algériennes. Sur les traces de David M. Hard, anthropologue américain venu enquêter il y a plus de 40 ans sur la région, et de Michele Kastriel, sociologue qui a partagé la vie des habitants de l’Assif Melloul pendant plusieurs années, l’enfant d’Imilchil a écrit un ouvrage de référence sur la région: Imilchil, dialectique de repli et d’ouverture (éd. Centre Tarik Ibn Zyad). Ce qu’il craint le plus dans cette ouverture est la détérioration de l’environnement. Mais laissons-le éclairer notre lanterne : «Ce festival de musique est un moment d’ouverture qui marquera à jamais cette région montagnarde. Les Imilchilis sont désormais plus méticuleux sur la propreté des lieux et la qualité du service qu’ils offrent. L’ouverture sur ce point ne peut qu’être bienfaitrice. Mais je souhaite que la femme imilchilie garde son habit traditionnel. L’habit est le symbole d’une culture qu’il faut préserver, l’ouverture ne signifie pas son abandon pour le jean ou la jupe. L’ordinateur et l’antenne parabolique ne peuvent qu’apporter richesse à la région, créer des emplois et la sauver de la pauvreté et de l’ignorance. Le tout est de savoir comment les utiliser sans tuer nos coutumes ancestrales. Il n’y a aucun mal qu’une fille lettrée des Aït Hdiddou tapote sur son clavier tout en étant vêtue de sa handira. Ça ne la dévalorise en aucune façon.»
Cela dit, le Festival de la musique des cimes ne fait pas que des heureux. La population de l’Agoudal, appartenant aux Aït Brahim, plus nombreuse que celle d’Imilchil, appartenant, elle, au clan des Aït Iazza, grince des dents. Alors qu’ils tiraient profit du moussem des fiançailles célébré tout près de chez eux, ils voient aujourd’hui d’un mauvais œil un festival concurrent introduit chez leurs voisins et rivaux qui accaparent désormais seuls toute la manne qu’apporte le flot des festivaliers.
L’initiateur du festival, le Centre Tarik Ibn Zyad et les deux associations «Adrar» et « Akhyam», sont conscients des jalousies intertribales qu’a suscitées le nouveau festival. Faire participer toutes les communes du cercle d’Imilchil à la manifestation serait l’un de leurs objectifs prioritaires lors des prochaines éditions. On parle d’ores et déjà d’une association du Festival de musique des cimes qui prendra en charge la préparation des éditions à venir

Pour les jeunes, le festival «crée une animation le temps d’une semaine, quelques emplois, la construction ou la réfection de quelques cafés et une stimulation de la production des selhams et des handirs».

La culture des montagnes canadiennes a été représentée à Imilchil par le groupe amérindien «Eastern door Mohawk singers and dancers».