Le festival de Tanger sonne le glas du cinéma marocain

Le cinéma marocain sombre dans la médiocrité, et la IXe édition du Festival national
du film,
du 18 au 27 octobre 2007, à  Tanger, l’a clairement confirmé. Une édition pour
rien ? Rien de moins sûr car celle-ci nous aura instruit d’une réalité : le cinéma
marocain a encore du chemin
à  parcourir pour retrouver une certaine dignité.

Le moins que l’on puisse dire est que le cinéma marocain n’est pas sorti grandi de sa prestation tangéroise. A sa charge, des Å“uvrettes falotes, supportées par des récits faisandés, des resucées fastidieuses et des platitudes sentencieuses. Voilà  ce que fut le pain quotidien du malheureux spectateur, écÅ“uré de se «farcir» une si piteuse chère. D’o๠sa grogne, ses cris d’indignation et son courroux. «A votre place, j’aurais honte de me montrer au public, tonne un cinéphile déçu à  la face d’un cinéaste. Vous utilisez l’argent du contribuable pour votre confort personnel, puis vous lui vendez des navets». Alors qu’il est censé avoir atteint l’âge adulte, le cinéma marocain ne cesse d’exhiber sa profonde immaturité.

C’est au Maroc que les frères Lumière ont tourné leur premier documentaire, en 1896
Pourtant, le Maroc a rencontré le cinéma dès l’éclosion de cet art. En effet, c’est en 1896 que les frères Lumière y ont tourné leur premier documentaire. L’année suivante eut lieu une projection privée à  Fès. En 1916, le secteur cinématographique fut réglementé. Trois années plus tard, Jean Pinchon et Daniel Quintin réalisèrent leur Mektoub. En 1922, quatre acteurs marocains, Ibrahim El Hajeb, Messaouda Bent Yella, Zouhra Bent Yabla et El Hadi El Moukhtar, apparurent dans le muet Incha Allah signé Franz Toussaint. En 1941, Mohamed Osfour concocta une série de courts métrages rassemblés sous le titre Les aventures de l’enfant de la forêt.
Le 8 janvier 1944 fut créé le Centre cinématographique marocain (CCM). Avec la naissance du CCM, le cinéma marocain pouvait s’envoler. Il le fit ardemment, mais avec des ailes rognées. Faute de ressources, les films étaient fabriqués à  l’aide de bouts de ficelle, ce qui compromettait fortement leur valeur. Aussi, rares étaient ceux qui parvenaient à  tenir la route. Sur les vingt sortis entre 1958 et 1980, seuls Wechma de Hamid Bennani (1970), Mille et une mains de Souheil Benbarka (1972), Chergui ou le silence violent (1975) et Alyam Alyam de Ahmed Maânouni (1978) sont restés dans les annales de la cinématographie marocaine. Les cinéastes n’en pouvaient plus de se ruiner pour des prunes, ils réclamèrent à  cor et à  cri l’aide de l’Etat, ils finirent par avoir gain de cause. De fait, le Fonds de soutien à  la production fut instauré en 1980.

Le Fonds de soutien donna un coup de fouet au cinéma : entre 1980 et 1984, 31 longs métrages seront produits
Très vite les bénéficiaires de cette prétendue «manne» durent déchanter. Elle était très chiche. A titre d’exemple, Mohamed Reggab, pour son très attachant Coiffeur du quartier des pauvres, obtint 300 000 DH, il y dépensa 750 000. Pourtant, cette aide suscita bien des convoitises et des vocations. De nombreux étrangers à  la profession s’improvisaient cinéastes, mésusaient de l’argent fourni et réalisaient des films qui ne sont pas passés à  la postérité. Toujours est-il que le Fonds de soutien a véritablement donné un coup de fouet à  la production. En cinq ans, celle-ci est passée à  31 longs métrages, soit six films par an. Quant à  leur qualité intrinsèque, c’était une autre paire de manches. Une porte sur le ciel de Farida Belyazid (1988), Caftan d’amour de Moumen Smihi (1988) et Badis de Mohamed Abderrahmane Tazi (1989) furent les trois à  se détacher du lot des 38 films tournés pendant la décennie 1980-1989. En raison, bien entendu, du sa voir-faire consommé de leurs auteurs, mais aussi parce que ces derniers avaient pu dénicher des sources de financement, en sus du Fonds de soutien.

Mais, pour exceptionnelles qu’elles fussent, ces réussites n’attiraient pas les masses. Elles gagnèrent l’estime de la critique spécialisée, suscitèrent l’enthousiasme de la presse, sans pour autant capter le grand public. Moins fignolées et plus accessibles, quelques Å“uvres allaient remporter un succès populaire retentissant. Il s’agit de : Un amour à  Casablanca de Abdelkader Lagtaâ, La plage des enfants perdus de Jillali Ferhati (1991), A la recherche du mari de ma femme de Mohamed Abderrahman Tazi (1993) et L’enfance volée de Hakim Noury (1994). A eux seuls, ces films arrivèrent à  piquer la curiosité des spectateurs pour le cinéma marocain et leur faire prendre le chemin des salles. Le film marocain allait enfin manger son pain blanc.

D’autant qu’une nouvelle génération se profilait à  l’horizon. Le IVe Festival national du film, tenu à  Tanger en 1995, la révéla. Rachid Boutounes, Hicham Falah, Myriam Bakir, Faouzi Bensaà¯di, Mohamed Ulad Mohand, Noureddine Lakhmari, Hassan Legzouli, Ismaà¯l Ferroukhi, Hassan Alaoui et Fatima Jebli Ouazzani déboulèrent des contrées étrangères, avec armes et bagages, Mohamed Chrif Tribak, Nabil Ayouch, Mohamed Labdaoui, Imane Mesbahi, Omar Chraà¯bi, Jamal Belmajdoub et Ahmed Boulane qui, eux, vivaient au Maroc, n’en déployèrent pas moins un radieux talent, au fil des courts métrages présentés en la circonstance. D’aussi fines lames auguraient de lendemains ensoleillés, s’accordait-on à  penser.

Le cinéma marocain était sur de bons rails. En l’an 2000, dix longs métrages et autant de courts furent produits. Et surtout, on eut droit à  de succulentes surprises. On n’en voudra pour exemple que l’étonnante fantaisie troussée par Hakim Noury, Elle est diabétique et hypertendue et elle refuse de crever, dans laquelle l’inoxydable Amina Rachid exprima toute l’étendue de son registre comique. Comment ne pas mentionner le très nostalgique Ali, Rabiâa et les autres, mijoté par Ahmed Boulane? Et de la même eau rafraà®chissante, Keid Ensa, de Farida Belyazid. Enfin, l’émouvant Ali Zaoua, qui, dès sa sortie, bloqua l’humeur cinéphile sur un beau fixe unanime. Plus d’un million de spectateurs se montrèrent sensibles à  cet opus de Nabil Ayouch.

Le passage à  vide du film marocain est dû essentiellement à  la rareté des bons scénarios
On se laissa aller à  l’euphorie. La VIe édition du Festival national du film de Tanger (du 27 janvier au 3 février 2001) vint y mettre un implacable bémol. Sur les quinze films présentés, seuls les quatre ci-dessus cités faisaient exception à  la débâcle. Ce n’était pas l’inhabileté technique des cinéastes qui était en cause, mais les maladresses scénaristiques truffant leurs Å“uvres. A croire que, pour eux, l’esthétisme importe davantage que la conduite du récit. Or c’est d’histoires que le spectateur est friand. Il se trouve que, confrontés à  la pénurie de scénaristes dignes de ce nom, les réalisateurs n’avaient d’autres ressources que d’élaborer eux-mêmes leurs récits. Le Festival de 2001 eut le mérite de pointer les travers de notre cinéma : insuffisance de producteurs patentés, ce qui pousse les cinéastes à  s’improviser tels; manque criant de scénaristes et de dialoguistes rompus à  ces exercices ; rareté des comédiens rassurants, d’o๠l’omniprésence de quelques figures vues et revues jusqu’à  plus soif.

Ainsi, à  partir de 2001, le film marocain commença à  s’enfoncer dans une spirale dépressive. A part Mille mois de Faouzi Bensaà¯d (2003) ; Casablanca by night de Mostapha Derkaoui (2003), La Chambre noire de Hassan Benjelloun (2004), A Casablanca, les anges ne volent pas, de l’étonnant Mohamed Asli, et, peut-être, Marock de Laà¯la Marrakchi (2005), pour des raisons différentes, le reste est à  mettre au rebut. Soit une soixante de films.
Car, pendant ce temps, la production n’a cessé de s’enrichir, atteignant l’honorable moyenne de dix films par an. Parallèlement, le Fonds de soutien est passé de 2 MDH en 1980 à  plus de 40 MDH en 2007. Quant au montant de l’aide, il flirte allègrement avec les 4 MDH, alors qu’il ne dépassait pas 500 000 DH il y a vingt-cinq ans. En pure perte.

De ce déséquilibre entre les moyens mis à  disposition et la qualité des produits, le Festival de Tanger a été l’impitoyable révélateur. On s’était fait inviter à  un banquet, on dà®na de rogatons. A cet égard, l’inénarrable Bachir Skiredj décrocha le pompon. Annoncé en grande pompe, son Il était une fois, il était deux fois, se révéla une mauvaise farce, sans queue ni tête, sans rime ni raison, sans saveur. On y passe du coq à  l’âne, dans l’ambiance d’une cour de récréation absolument pas récréative. On comprend qu’il fût pris à  partie aussi bien par le public que par la presse, avec toute la rage et la hargne dont sont capables les dupés. Le cinéaste débutant à  un âge avancé en fut tellement offusqué qu’il retira son film des salles et observa un mutisme outragé. «Je n’ai jamais prétendu que mon film était un chef-d’Å“uvre, nous confia-t-il. Il comporte sûrement des imperfectionsÂ… de jeunesse, car on oublie que c’est mon premier. Mais je n’ai pas admis qu’on me traite comme si j’étais un crétin parfait. Je suis un homme de cinéma et je le prouverai ailleurs qu’au Maroc, que je compte quitter définitivement».

Sans toucher ces fonds abyssaux, la plupart des Å“uvres soumises à  nos mirettes, lors de ce festival, ne méritaient pas le détour. Ce n’était pas tant par les idées de départ que le bât blessait, il y en avait de bonnes, de pertinentes et même d’audacieuses, que par le traitement scénaristique. Que Narjiss Nejjar, au travers de Wake up Morocco, développe un propos propagandiste, personne n’y trouve à  redire, à  condition que ce soit fait dans les règles de l’art, c’est-à -dire subtilement, mais c’est l’outrance clinquante de son film qui lui a valu des réactions vitriolesques. Ahmed Boulane a été bien inspiré de dénoncer le procès intenté à  des jeunes musiciens il y a quelques années, malheureusement ses Anges de Satan vire à  l’éloge des paradis artificiels, alors il fut incendié comme de juste. L’espace nous manque pour évoquer tous les films présentés à  Tanger, mais à  quelques rares exceptions, ils ne feront pas une bonne carrière dans les salles tant leurs vices sont visibles à  l’Å“il nu.

Alors, la IXe édition du Festival du film, un coup pour rien ? Pas si sûr, elle nous aura au moins instruit d’une réalité : le cinéma marocain a encore du chemin à  parcourir pour trouver une certaine dignité.