Le cinéma d’auteur célébré à Rabat

Du 29 janvier au 4 février, le Festival international du cinéma d’auteur a célébré sa 21e édition à Rabat. Ce vendredi 5 février, la soirée de clôture dévoilera les lauréats de la présente édition.

Il n’y va pas de main morte, le FICAR, lorsqu’il annonce son ambition de «contrer la machine industrielle qui a mondialisé le goût et effacé le droit à la différence». Belle ambition, quoique utopique, pour le Festival international du cinéma d’auteur de Rabat qui tranche, en effet, avec la culture mainstream et s’oppose, comme il peut, au totalitarisme du goût à l’aide d’une programmation «de films qui ont une écriture personnelle vouée à l’Homme dans tous ses états». Pour ce faire, la 21e édition du FICAR a choisi quelque soixante films provenant de trente et un pays, dont quatorze en compétition.

Le jury de cette 21e édition a été composé d’une palette multinationale d’artistes et de créateurs spécialistes du cinéma d’auteur, dont la comédienne roumaine Cristina Flutur, le professeur agrégé d’études cinématographiques américain Don Smith, le cinéaste italien Federico Micali ou encore l’écrivaine géorgienne Lana Gogoberidze.

Dès l’ouverture, les artistes marocains et internationaux invités se sont retrouvés au Théâtre Mohammed V pour prendre part au festival. La cérémonie a commencé par l’hommage rendu à la journaliste, écrivaine et maintes fois scénariste, Fatima Loukili, avant la projection du dernier film de Hicham Lasri, Starve your dog qui s’inscrit parfaitement dans ce cinéma.

La 21e a également rendu hommage au cinéaste égyptien Daoud Abdel Said et le cinéaste lituanien Sharunas Bartas avec, pendant toute la semaine, une retrospective du cinéma de Pier Paolo Pasolini et du cinéma de la République Dominicaine.

Un pays sur la carte

Le FICAR ne reconnaît pas les frontières de ce monde lorsqu’il établit son programme. Il souhaite ainsi «permettre au cinéma d’être un pays de plus sur la carte, un nouveau continent pour les citoyens du monde», y annonce-t-on poétiquement. La sélection officielle a bel et bien traduit cette diversité tant voulue, tout en mettant l’accent sur la créativité et la valeur artistique des œuvres. Après Starve your dog de Hicham Lasri, la 21e édition a présenté Baghdad, en dehors de Baghdad de Kacem Hawal, La nuit entre’ouverte de Tala Hadid, Story of Judas de Rabah Ameur-Zaïmeche, Rosenn d’Yvan Le Moine, A few cubic meters of love de Jamshid Mahmoudi, Quelle heure est il dans ton monde ? de Safi Yazdanian, Peace to us in our dreams de Sharunas Bartas, L’ombre des femmes  de Philippe Garrel, Le vendeur de médicaments de Antonio Morabito, Je suis un soldat de Laurent Larivière, Falling d’Ana Rodriguez Rosell, Crosswind de Martti Helde, Corn Islan de George Ovadhvili.

D’autres films ont été projetés dans le cadre d’un tour du monde du cinéma d’auteur. On y aura vu Taxi Teheran, La preuve d’Amor Hakkar, Il était une fois en Anatolie du Turc Nuri Bilge Ceylan, Coming Home qui vient de Chine, L’amour Fou qui représentant l’Autriche, Adieu au langage aux couleurs de la France, alors que la Suède a proposé un film au titre inspirant: A pigon sat on a branch reflexion on existence.

L’une des forces majeures du FICAR fut de présenter les meilleurs films documentaires du moment. Ce genre reste souvent absent dans la plupart des grands festivals ou du moins sous-représenté, en dépit de sa grande valeur artistique. Une très belle brochette d’œuvres a été donc proposée au public de Rabat, dont les films palestiniens Lettre de Yermouk du Palestinien Rashid Masharawi et Je suis avec la mariée de Khaled Soliman Al Nassiry.

L’Algérien Mohamed Zaoui a signé Derniers mots et le Marocain Tarik El Idrissi, Le Rif 1958/59. La France a été largement représentée par Résistance Naturelle de Jonathan Nossiter, Je suis le peuple de Anna Roussillon et les films Edgar Morin et Jean-Luc Godard, Le désordre Expose des réalisateurs Céline Gailleurd et Olivier Bohler.

Parler cinéma

En marge du FICAR, les artistes et le public ont partagé des moments de réflexion et de témoignage lors des tables rondes organisées à l’occasion. Comme lors de la première rencontre autour de la composition musicale et la création filmique, où le compositeur marocain Nabil Benabdeljalil a souligné le rôle des musiciens dans la création cinématographique: «Les musiciens n’accompagnent pas seulement les acteurs, mais sont eux-mêmes une partie intégrante de la narration».

D’autres rencontres ont eu lieu avec les réalisateurs marocains Hakim Belabbes et Hicham Lasri. Les professionnels ont pu partager une réflexion sur la problématique de la recherche cinématographique au Maroc, ainsi que sur le cinéma poétique dans le monde.

La rencontre autour de Pasolini a été particulièrement riche en témoignages et en anecdotes.

Le réalisateur et photographe Daoud Oulad Siyed a rapporté, selon feu Bouanani, que le réalisateur italien aimait tellement le Maroc qu’il avait demandé la nationalité marocaine. Ceci lui aurait valu d’être arrêté par les suspicieuses autorités marocaines de l’époque pour enquête ! A propos de l’école cinématographique unique de Pasolini, Daoud Oulad Siyed a ajouté, non sans humour, que Fellini avait rejeté des rushes de Pasolini, tellement ils étaient particuliers. Et d’ajouter : «Si Pasolini devait passer par la commission du fonds cinématographique, il est sûr qu’il n’aurait pas été accepté»…