Le cheval, orgueil du Marocain

Du 22 au 26 octobre, à  El Jadida, se tient la première édition du Salon du cheval.
L’initiative souligne l’importance de cet animal, tant du point de vue économique que culturel ou symbolique. Dans la culture marocaine, le cheval est en effet omniprésent, comme en témoignent la langue, les proverbes et la nombreuse littérature qu’il a inspirés.

El Jadida est en effervescence. La station balnéaire, ordinairement assoupie en cette période de l’année, semble avoir pris le mors aux dents. La raison de cette fièvre ? La tenue du Salon du cheval dans l’hippodrome de la ville, événement inédit et promesse de réjouissances.

Cinq jours pleins, où l’éblouissement (voir encadré) s’allie à l’édifiant, sous forme de débats et de conférences (jeudi 23 et samedi 25 octobre), où des chercheurs et des spécialistes tels Bahija Simou, Mohamed Mazine, Jaafar Al Kansoussi, Mustapha Chabbi, entre autres, parleront du cheval, faisant ressortir ainsi son poids dans le patrimoine culturel marocain.

Dans le bestiaire de la culture marocaine, le cheval dépasse en effet de loin lion, gazelle et chameau, généralement exaltés dans les sociétés arabes, sans parler de ses semblables équidés, tels l’âne ou le mulet, qui lui servent de faire-valoir. On en veut pour preuve sa mise à contribution incontournable dans les fêtes.

Le cheval, parure obligée des fêtes et des cérémonies…
Selon une coutume, en déclin dans les centres urbains mais encore vivace dans les villages, les campagnes et les montagnes, le matin de sa circoncision, l’enfant, vêtu d’un large seroual et d’un gilet de velours vert, est juché sur un cheval par son père, qui se tient derrière lui, et promené ainsi à travers les rues pour rendre public l’événement.

C’est aussi sur un cheval, dans les mariages berbères, qu’isli (le marié), accompagné de sa suite, se rend de douar en douar, pour faire part de la cérémonie. Tislit (la mariée) quitte la maison familiale sur une jument menée par la bride par ses proches et parents, pendant que des cavaliers s’efforcent de capturer le fiancé, lequel ne doit compter que sur les jarrets de sa monture pour pouvoir leur échapper. Enfin, il n’est pas rare d’assister, dans les campagnes, au simulacre de rapt à cheval de la mariée, défendue et protégée par sa tribu.

Lors du moussem, cette fête collective, le cheval est le «personnage» central, à travers ce spectacle toujours fascinant baptisé fantasia ou «tbourida». «Simulation de l’action militaire traditionnelle au XIXe siècle, elle reproduirait les glorieux assauts de la tactique militaire arabe et berbère, où une vive retraite succédait à une attaque fulgurante. Aujourd’hui, la charge de poudre, ou baroud, a remplacé le coup d’arbalète», expliquent Marie-Pascale Rauzier, Cécile Tréal et Jean-Michel Ruiz, dans Moussems et fêtes traditionnelles au Maroc (ACR Edition, 1997).

… et la muse de la chanson et de la poésie orale

Doté de qualités incomparables, aux yeux des Marocains, le cheval donne lieu à une pléthore d’adages, de dictons et de proverbes, dont voici un florilège :

– S’il y a de l’argent dans le gousset et un cheval dans l’écurie, c’est parfait, mais l’avidité est une peste;
– Le cheval arabe est maigre, mais il vaut mieux qu’un troupeau d’ânes;
– Le jour de la course, mieux vaut un cheval maigre qu’un bœuf bien gras;
– Quand on est au milieu de la rivière, on ne change pas de cheval.

Considéré comme le plus noble des animaux, le cheval est l’hôte privilégié de la chanson marocaine, ainsi qu’il résulte de nombreux écrits tels Chants anciens des femmes de Fès de Mohamed El Fassi (Seghers, 1967), Musiques du Maroc de Jean Lortat-Jacob (Vogue) ou Chants des femmes arabes, d’Elisa Chimenti (Plon, 1942). Les fiers alezans, les impétueux pur-sang et les chevaux bien croupés, avec leurs superbes cavaliers, hantent la aïta (cf. Rkoub Lkhayl). Dans les chansons de Nass El Ghiwane, il est question de sept poulains paissant des coquelicots, de chevaux qui connaissent bien ceux qui les chevauchent, d’essaims de coursiers gardés par des pasteurs et de la beauté de la fantasia.

Le groupe Lemchaheb a fait des khayyala (les cavaliers) le thème principal d’une de ses chansons où il évoque, pour imager la déraison ambiante, des cavaliers qui ligotent leurs montures et enfourchent l’ombre. Ailleurs, pour pleurer un mort, Lemchaheb utilise la métaphore du cavalier sur lequel sa selle s’est retournée. La musique andalouse n’est pas avare d’allusions au cheval et au cavalier : «Lorsqu’il monte à cheval, il ressemble à un roi au milieu de son armée. Et quand il descend, on dirait un archer qui veillait sur les murailles…», dit une chanson.

Par sa résonance symbolique et sa puissance évocatoire, le cheval inspire abondamment la poésie orale. Des travaux comme Poèmes chleuhs recueillis au Souss, de Louis Justinard (Revue du monde musulman, LX, 1925), Intoduction à la poésie marocaine de Ahmed Bouânani (Souffles n° 3, 1966) ou Recueil de poèmes chleuhs de Paulette Galand-Pernet (Klincksieck, 1972) mettent en lumière ces poèmes où le cheval est souvent associé à l’amour :
Je voudrais planter du thé sur le dos de mon cheval / Avec quelques rameaux de menthe / J’aurais mon fusil en travers de la selle / Et ma bien-aimée logée dans mon bissac.

Un modèle incontournable pour les peintres
Pour son caractère esthétique, le cheval est choisi par les artistes. Naguère, les modestes foyers comme les échoppes d’artisans étaient ornés d’images en provenance de Turquie, via l’Egypte où elles étaient imprimées.

Celles que goûtaient particulièrement les Marocains étaient la représentation de Sidna Ali, dressé sur son fougueux destrier, passant au fil de l’épée Ras el ghoul, ou celle de Antar Ibn Chaddad, monté sur un cheval couleur de jais, croisant le fer avec les guerriers d’une tribu ennemie, et surtout le Borak, monture ailée du Prophète, avec un visage de femme, des oreilles d’âne, un corps de cheval et une queue de paon.

Mais c’est dans la peinture que le cheval est le plus célébré. Les orientalistes, à l’image de Jacques Majorelle, l’ont montré sous toutes ses robes, croupes et chanfreins. Dans la palette des figuratifs comme Amayoud, Belcadi, Boukhari Houmaine ou Toumi, il est omniprésent.

Chez Hassan El Glaoui, il est un thème obsessionnel. Alors adolescent solitaire, ce dernier avait acquis, grâce à ses économies, un poulain, qui ne le quitta plus. L’attachement de son fils à la bête déplut fortement à l’ombrageux pacha Thami El Glaoui, qui envoya le fringant équidé paître l’herbe de Telouet. Hassan El Glaoui ressentit cette séparation comme un sevrage. L’image de son compagnon l’obnubilait. Elle réapparut, d’abord, démultipliée dans ses gouaches, puis, plus tard, sur ses toiles.

Au cheval, on prête d’infinies vertus. Celle d’exorciser les démons n’est pas la moindre. «Quand il hennit, il met en fuite les jnoun, ou casse la tête de quarante d’entre eux», rapporte Edward Westermarck dans Survivances païennes dans la civilisation mahométane (Payot, 1935).

Il porterait bonheur. D’où ces fers à cheval que l’on trouve sur les murs des maisons, ou reproduits sous forme de bijoux. D’ailleurs, tout ce qui touche au cheval, les rênes, le mors, les fers, les clous, est censé apporter la baraka. Et, avec celle-ci, la prospérité. Ce qui explique, vraisemblablement, la raison pour laquelle la Banque populaire en fait son emblème. Bref, le cheval incarne la force bénéfique. Et c’est à ce titre qe les dinandiers de Fès ou de Marrakech s’en servent comme motif de leurs plateaux de cuivre ciselé ou les potiers de Safi dans leurs assiettes peintes. En 1962, pour fêter son 50e anniversaire, la Poste a imprimé un timbre figurant un facteur à cheval, porteur de bonnes nouvelles. L’animal, bien entendu, pas l’homme.

Le cheval est, d’abord, lié à la puissance. C’est pourquoi les souverains se présentent à leurs sujets à cheval lors des fêtes et de la cérémonie de l’allégeance. Une tradition remontant au XVIIe siècle, ensuite abolie sous l’ère de Hassan II, voulait que les étudiants des médersas élisent, à la fin de l’année, un des leurs comme sultan «pour de jeu».

Une fois intronisé, ce dernier constituait son gouvernement, puis prenait ses quartiers en dehors de la ville. Et c’était sur un cheval prêté par les écuries royales, au harnachement en tous points semblables à celui du vrai sultan, qu’il s’acheminait vers son campement.

Puissance, bravoure, endurance, les valeurs attachées au cheval

L’endurance est aussi un trait prêté au cheval, ainsi que l’illustre une marque de piles. On l’assimile souvent à la liberté. Le poète, politicien et peintre Mahjoubi Aherdan soutient que la philosophie berbère repose sur une trinité : le cheval, qui symbolise la liberté du Berbère, le fusil, instrument de son indépendance, et la femme, qui constitue sa survie :

Le cheval est la fierté du cavalier / Le feu joue dans mon sang / Et la plaine est si grande / Mon cheval, quand il veut, dépasse le vent / Et ma main le commande.
A propos de vent, une légende veut que si on laisse les juments la nuit près du marabout de Sidi Bouzid (près d’El Jadida), elles ont des chances d’être fécondées par les vents et de donner le jour, ensuite, à khil errih (chevaux du vent). Voilà qui révèle la place de choix du cheval dans l’imaginaire marocain.