Le 15e salon du livre met en lumière la littérature subsaharienne

La quinzième édition du Salon international de l’Edition et du Livre a été bien inspirée de choisir
la littérature subsaharienne comme son principal axe. Largement méconnue au Maroc, cette littérature très prisée dans le reste du monde ne laisse pas indifférent comme l’attestent ces merveilleuses plumes, que sont Léopold Sedar Senghor, Chicaya U’Tam’si ou Wole Soyinka.

Pour goûter tout le sel de la littérature subsaharienne, rien de tel qu’une légère immersion dans le dernier roman d’Alain Mabanckou : Black Bazar, paru en janvier 2009 aux éditions du Seuil. D’emblée, le lecteur y rencontre un drôle de zigoto, porté à outrance sur la sape. Ses amis lui ont collé le sobriquet de «fessologue», en raison de l’immense intérêt qu’il accorde à la chute de reins des jeunes filles en fleur. Mais tant va la cruche à l’eau. Lassée de son inconstance, sa tendre moitié le plaque au profit d’un joueur de tam-tam mal chaussé et minablement fringué. Le cœur en lambeaux, il partage sa solitude entre beuveries et écriture. A l’arrivée, un portrait caustique des Africains de Paris. Rythmé, plaisant, et parfois truculent, Black Bazar incarne les valeurs cardinales de la littérature subsaharienne, à savoir une inventivité sémantique, un non-conformisme politique et un souci de cerner le réel au plus juste.
Il ne faut sans doute pas absolument abonder dans le sens de l’historien malien Amadou Hampaté Bâ, auteur de la jolie formule selon laquelle «c’est une bibliothèque qui brûle, chaque fois qu’un vieillard meurt en Afrique». Pour la raison manifeste qu’il existe sur le continent noir de nombreux vieux qui se soucient comme d’une guigne de la rime ou qui ne prennent pas à cœur le devoir de mémoire. N’en demeure pas moins certain que la littérature subsaharienne écrite est partout enfantée par la culture orale. C’est ce qui fait sa singularité et légitime l’attraction qu’elle exerce sur les lecteurs un peu partout dans le monde. L’autre particularité étant que les artisans de cette littérature ne s’expriment pas dans leur idiome natif, mais dans les parlers déposés par l’histoire, tels que le portugais, le français et l’anglais. Par conséquent, aux traits recensés auparavant  s’ajoute cette «bizarrerie linguistique», ce qui renforce, malgré tout, l’unité de la littérature subsaharienne.

Une littérature enfantée par la culture orale et qui s’exprime en des langues importées
C’est une musique réactionnaire et raciale qu’entonnèrent, tout d’abord, les écrivains rebelles au colonialisme. A l’image des anticolonialistes français Paul Morand, Michel Leiris ou André Gide, qui exaltaient les modes de vie bucoliques africains, Léopold Sédar Senghor et ses épigones prônaient un retour aux sources perverties par l’occupant et se firent les chantres de la négritude, étendue à toute la diaspora noire d’Amérique et des Antilles. Ce courant, qualifié d’«uninamiste», ne résista pas aux assauts de bretteurs désenchantés, comme Martien Towa, Stanislas Adotevi, Joseph Ki-Zerbo, Paulin Houtondji… qui, avec une ardeur extrême, secouèrent le cocotier senghorien et substituèrent la satire sociale à la quête du paradis perdu. Il faut dire qu’au bonheur de l’indépendance succéda rapidement la détresse. Et c’est un paysage social marqué par la violence, la corruption, les conflits ethniques, l’abjecte misère et les disparités sociales, qui se dégageait des Soleils des indépendances, de Ahmadou Kourouma; Le Cercle des Tropiques, d’Alioum Fantouré; Vive le président, de Daniel Ewandé; Xaola, de Sembene Ousmane ou Perpetue, de Mongo Beti…

Un double désir, atteindre l’universalisme tout en s’enracinant dans le terroir
Cette veine aussi vigilante que frondeuse fut entretenue, par la suite, par des auteurs tels le Béninois Jean Pliya et le Togolais Félix Couchoro, dont les œuvres sont ancrées dans la réalité qui les a engendrées. Ainsi que le fait observer judicieusement le romancier congolais E.B. Dongola : «S’il est légitime de parler d’une “littérature africaine”, il est de plus en plus évident que les pays autrefois uniformisés par la colonisation se sont de plus en plus différenciés avec les années qui passent, et chacune de leurs sociétés engendre des préoccupations ou du moins des priorités divergentes suivant le type de régime politique qu’elles subissent…». Cependant, enraciner son œuvre dans un terroir revient à se condamner à n’être réellement lu que par ceux qui en maîtrisent les contours ou à faire la joie des amateurs d’exotisme. Ce qui restreint considérablement le cercle des lecteurs. D’où l’aspiration des jeunes écrivains subsahariens à conjoindre universalisme et ancrage dans le terreau. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Peu parviennent à satisfaire ce double désir. A l’inverse de leurs trois illustres aînés : le Sénégalais Léopold Sédar Senghor (1906-2001), le Congolais Tchicaya U’Tam’si et le Nigérian Wole Soyinka (né en 1934). A ce trio, la littérature subsaharienne est éternellement reconnaissante.
  Né dans un bled perdu, Léopold Sédar Senghor coule une enfance sans histoires parmi une famille indéfectiblement liée aux traditions. Son éducation religieuse sera poursuivie à la mission catholique des Frères du Saint-Esprit, ensuite au collège-séminaire Libermann de Dakar. Bac en poche, il fixe son cap sur Paris et la khâgne de Louis-le-Grand. Ce sera la rencontre avec Georges Pompidou et la découverte des lumières de Paname. Faisant partie d’une génération de nègres colonisés et assimilés, Léopold Sédar Senghor ne manquera pas de se confronter à sa condition ambiguë d’asservi et d’admirateur de son négrier. D’où résulte un drame intime, qui est la clé de son œuvre poétique. Chants poétiques et Ethiopiques manifestent bien les remords d’un homme nourri de culture gréco-latine mais conscient de son statut de nègre coupé de ses racines. Et c’est naturellement vers le territoire égaré de son enfance qu’il se retourne : «Ah ! de nouveau dormir dans le lit frais de mon enfance !, soupire-t-il, ajoutant, comme pour se rassurer : «Je n’ai pas perdu souvenir du jardin d’enfance où fleurissent des oiseaux».

Léopold Senghor était à la fois un poète émérite et un militant alerte
Avec la France, Léopold Senghor entretiendra longtemps des relations ambivalentes. S’il se montre fasciné par Hugo, Péguy ou Claudel, il n’en dénonce pas moins «les  mains blanches qui tirèrent les coups de fusil qui croulèrent les empires». A l’égard de cette «France qui dit bien la voie droite et chemine par les sentiers obliques», le poète ne cache pas son ressentiment. Du ressentiment à la révolte, il n’y a qu’un pas qu’il n’hésite pas à franchir, en fondant le mouvement de la négritude et en instruisant le procès du colonisateur français à travers ses poèmes Neige sur Paris, Que m’accompagnent koras et balafons, Nuit de Sine, ou Hosties noires, dont le prélude comporte cette menace : «Je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France» Et pour sceller son divorce non pas avec la France des arts et des soupirs mais celle engoncée dans son arrogance assassine, Léopold Senghor tente de renouer le dialogue trop longtemps interrompu avec ses «Pères». A son retour au Sénégal, le poète militant entre en politique, mais sans renoncer à la rime. Député du Sénégal, puis président de son pays une fois l’indépendance conquise, il continue de lutter pour le droit  des peuples à disposer d’eux-mêmes, avant de plaider en faveur de la réconciliation de toutes les différences : «Pourquoi vivre, si l’on ne danse l’Autre?», interroge-t-il. En effet !

Wole Soyinka, l’enfant terrible des lettres nigérianes, fut nobélisé en 1986

A la fois proche et éloignée de la poésie de Léopold Senghor, se situe celle de Tchicaya U’Tam’si. Prenant son envol dès les années 50, elle se distingue par son caractère provocant, uniment âpre et délicat, comme en témoignent Le Mauvais Sang, Feu de brousse, A triche-cœur, Epitomé et Les Signes du mauvais sang. Mais quand Senghor se montre éperdu d’amour pour l’Afrique, U Tam’si est à la fois fasciné et révulsé par ce continent. Un dilemme déchirant dans lequel il va s’abîmer toute sa vie. Autant sa poésie est agressive, autant son théâtre, genre auquel il s’est converti dans les années 70, arbore un lyrisme au son très pur. Des pièces comme Le Zoulou ou Le destin glorieux du maréchal Nnikon Nniku, prince qu’on sort en sont les meilleurs exemples. Décidément volage, U’Tam’si fait des infidélités au théâtre pour tomber dans les bras du roman. Une couvée pléthorique sera le fruit de cette nouvelle passade. Nous en retiendrons Les Cancrelats, Les Méduses, Les Phalènes et Les Fruits si doux de l’arbre à pain, au travers desquels l’auteur reconstitue l’histoire de son peuple, dans un discours où s’allient l’acquis ancestral, l’imprégnation biblique, l’humeur et les élans du visionnaire. Malheureusement, la camarde va interrompre cette œuvre, en 1988, passée à la postérité pour son émancipation vis-à-vis des tabous sexuels et religieux, son peu d’estime pour les conventions littéraires de sa grande générosité.
Ni Senghor ni U’Tam’si n’ont été récompensés, comme il se devait, pour leur talent solaire, le Nigérian Wole Soyinka, lui, a reçu le Prix Nobel en 1986. Ce n’était que justice, tant son œuvre brille de mille éclats. Après un séjour au Royal Court Theatre de Londres, il retourna au Nigéria fonder sa propre troupe, qui jouait ses pièces. Le Lion et la Perle, la Danse de la forêt, les Gens du Marais, un sang fort ou les Tribulations de Frère Jéro sont des créations où se fondent le réalisme et le mythique, la satire et le lyrisme. A l’instar de U’Tam’si, Soyinka aime à butiner sans confondre les genres. L’art poétique ne lui est pas étranger, ainsi que le prouve son recueil intitulé Idandre. Le roman non plus. Dans les Interprètes et Season of Anomy, il déploie tout son sens de l’allégorie politique, de la satire sociale et de la tragédie mythologique. The Man died est son journal de prison. Car Soyinka a passé plusieurs années à l’ombre. A cause de ses provocations. En 1965, il s’empare d’un micro de la radio pour mettre en cause des politicards véreux. Pendant la guerre du Biafra, il s’insurge contre l’instauration d’un pouvoir militaire. Lors du scrutin de 1983, il s’en prend aux manipulateurs de votes. Sûr, Soyinka est un écrivain très fréquentable.