L’Batoir de toutes les convoitises

Les anciens abattoirs de Hay Mohammadi, bientôt sacrifiés sur l’autel du profit ? Le collectif d’associations culturelles qui le gère s’inquiète de différents projets qui pourraient menacer la fabrique culturelle, active depuis quatre ans

L’Batoir attise de folles convoitises, Aadel Essaadani le sait et s’en inquiète depuis déjà quelques mois. Quel est ce regain d’intérêt pour une friche vieille de quatre-vingt-onze ans, pour des abattoirs désaffectés que des militants s’évertuent à transformer en lieu de création urbaine et contemporaine, le seul de Hay Mohammadi ?

«Le paysage urbain change autour de la Fabrique culturelle», explique le président du Collectif des anciens abattoirs. A deux pas d’une future gare TGV (l’actuelle gare Casa Voyageurs), d’un centre-ville historique en pleine réhabilitation, impeccablement desservis par la première ligne du tramway casaoui, «ces cinq hectares et demi, propriété de la ville, en font forcément saliver plus d’un», soupire Aadel Essaadani. Selon le militant, plusieurs projets à but très lucratif tentent de se frayer un chemin jusqu’aux juteux abattoirs. «Certains voudraient y dresser des barres d’immeubles, voracité immobilière oblige. D’autres y verraient bien une université privée ou encore un hôtel doté d’un “grand” restaurant “hygiénique”».
Sauf que voilà, les Casaouis, eux, y voient plutôt un bol d’air frais dans cette mégapole bétonnée, saturée de lotissements mais culturellement indigente. Ils y voient le paradis des artistes graffeurs, des skateurs et des breakdancers.

L’Batoir menacé par la voracité immobilière  

Ils aimeraient qu’on y laisse répéter et se produire des groupes de rock et des troupes de théâtre, défiler des stylistes en devenir, qu’on y expose les premières œuvres de jeunes photographes et artistes-peintres. Ils souhaiteraient, si possible, que leurs enfants puissent s’y asseoir en cercle autour d’une dame à la voix chantante pour écouter des contes et légendes du Maroc et du monde.

«La Fabrique culturelle répond à un besoin profond de la scène artistique urbaine qui souffre de l’absence de lieu de création, de diffusion et de formation, à son image, dans la capitale économique», martèle Dounia Benslimane, coordinatrice aux Abattoirs. «Ce lieu est le cœur des Casablancais, là où des jeunes comme vous et moi peuvent s’exprimer, échanger, se rencontrer, faire éclore des projets communs. Un des seuls lieux dédiés à la culture au Maroc, où la nécessité du partage a défié le temps qui passe et a crié au sein de ces murs en ruines qu’il n’était jamais trop tard pour que nos esprits s’élèvent et rayonnent», s’enflamme la jeune réalisatrice Houda Lakhdar sur son site Cinéma-Maroc.com.
Voilà ce que la poignée d’investisseurs follement intéressés par les abattoirs semble ignorer : les Casablancais ne sont pas prêts à sacrifier sur l’autel du profit une de leurs rares respirations artistiques.
L’affaire du «parking» (lire l’encadré) l’a récemment prouvé : citoyens, artistes et médias se sont fortement mobilisés contre l’utilisation du site des anciens abattoirs comme entrepôt de voitures. Heureusement, ce triste épisode n’a pas duré bien longtemps mais révèle le souverain mépris des élus pour la culture et ses adeptes. «Aucun avertissement ne nous a été adressé, déplore le Collectif d’associations de la Fabrique culturelle, chapeauté par Casamémoire. La commune n’a pas eu le moindre égard envers nous qui assurons pourtant la programmation de la fabrique depuis quatre ans».

Quatre années d’efforts pour bâtir un espace public entièrement dédié à la culture, gratuit, accessible à tous, surtout à ces publics dits «empêchés», ceux qu’intimident galeries d’art, théâtres et autres lieux par trop «solennels». «La Fabrique ouvre ses portes en priorité à la population environnante (jeunes, familles, commerçants, associations locales de Hay Mohammadi) et répond à un souci de brassage social, assure Dounia Benslimane. Ce projet représente un outil de lutte contre la marginalisation de ce quartier et une manière de contribuer à la construction et à l’unité de l’ensemble des classes sociales de la ville. La mixité sociale et le mélange des publics favorisant le dialogue et les rencontres sont des objectifs majeurs de la Fabrique culturelle. Bref, promouvoir le “vivre ensemble’’ dans notre société marocaine où le gouffre social est de plus en plus béant».

Une infrastructure culturelle qui “pense” au public

«Nous voulons dépasser le stade d’“animation” et offrir un vrai projet culturel pour la ville», affirme Aadel Essaadani. Pour ce faire, les militants associatifs ont besoin du feu vert de la mairie : la précieuse convention avec la Ville, qui leur permettrait de gérer la Fabrique culturelle pendant dix ans, et qui, pour des raisons inconnues, tarde à venir. «Ça fait trois ans que nous attendons la signature de Mohamed Sajid, le maire de Casablanca. Le premier contrat qui nous liait pendant un an à la Ville a expiré en 2010». En attendant, le collectif travaille en mode «squat», illégalement, si vous préférez, «avec la bénédiction tacite des autorités».