L’autre économie

Sur une période de vingt ans,
un kilomètre carré de chanvre produit quatre fois plus de papier qu’un kilomètre carré d’arbres.
Sans compter ses innombrables autres usages (industrie, bà¢timent, pharmacologie…).
Ne peut-on explorer ces voies
au Maroc ?

Laquestion de la culture du cannabis revient sur le devant de la scène. Les résultats de la dernière enquête de l’Agence du Nord ont été abondamment commentés par la presse. Tout est passé au peigne fin : le nombre d’hectares couverts, les rendements des plantations, les sites de localisation, l’effectif des familles et personnes bénéficiaires, les revenus potentiels des exploitants… On y apprend aussi moult détails sur les mécanismes de production, les réseaux de circulation de cette culture, la formation des prix de la marchandise, les différents métiers qui interviennent dans la filière. Autant de paramètres économiques et sociologiques qui lèvent le voile sur une activité qualifiée improprement de souterraine ou d’informelle, alors qu’elle est bien ancrée sur les terres du Rif. Louable effort pour rendre plus transparente une question qui empoisonne nos relations avec l’Europe. Mais pour quelle suite ? Le rapport est silencieux sur les finalités de l’enquête. Est-ce pour une veille et un suivi de la progression de cette culture ? Oui mais est-ce suffisant ? Une collecte d’information pour définir une politique d’éradication du cannabis ? Un combat sans doute voué à l’échec. Une connaissance de l’impact de cette culture en vue d’élaborer une stratégie de substitution dans la région ? Il y a bien des années qu’on est dans cette problématique. A-t-on réellement progressé ? Et si l’on empruntait une autre piste de réflexion ? Celle du potentiel de développement des usages alternatifs du chanvre. Probablement, sera-t-elle plus fertile.
Vous savez sans doute que le chanvre et le cannabis sont une seule et même plante, «cannabis» étant le mot latin signifiant «chanvre». Partout en Europe, la culture du chanvre a rapidement décliné au cours du XXe siècle, face à la concurrence des fibres synthétiques. Mais sa disparition presque totale a aussi une autre cause. Les lois interdisant de fumer du cannabis ont entraîné, dans tous les pays occidentaux, une désaffection pour la culture du chanvre. Cette plante, jadis familière, était soudain devenue suspecte, subversive, et presque exotique parce qu’elle avait changé de nom. A l’état sauvage, toutes les variétés de chanvre contiennent une substance psychotrope appréciée des fumeurs de joints. Mais ce que beaucoup d’entre vous ne savent pas, c’est que le chanvre ne sert pas qu’à fumer des joints. Il sert à tout.
Laquelle de ces deux sources produit le plus de papier : les arbres ou le chanvre? Eh bien, le chanvre l’emporte avec une avance phénoménale: sur une période de vingt ans, un kilomètre carré de chanvre cultivé chaque année produit quatre fois plus de papier qu’un kilomètre carré d’arbres. Avec en sus, un procédé de fabrication nécessitant peu d’éléments chimiques, un papier plus résistant au temps et mieux recyclable. Il est aussi possible de faire toutes sortes de tissus avec le chanvre. Sa fibre offre une résistance supérieure à celle du coton et ne nécessite aucun agent blanchissant. Les anciens ont toujours utilisé la graine de chanvre pour ses vertus médicinales. Aujourd’hui, il est prouvé qu’ils avaient raison : le chènevis contient bien une huile très riche en acides gras essentiels, indispensables à notre organisme. Dès lors, il était naturel que l’huile de chanvre trouvât sa place aux côtés des huiles diététiques pour lutter contre le cholestérol et les maladies cardio-vasculaires. Une préparation à partir de la résine de la plante du chanvre donne des médicaments qui peuvent être utilisés pour différents buts. De tous temps, le chanvre a été utilisé dans le bâtiment et la construction : la fibre, seule ou mélangée, voit aujourd’hui son utilisation de plus en plus fréquente. L’huile extraite des graines peut être utilisée comme base pour la peinture et pour les vernis. Et les ingénieurs inventent sans cesse de nouveaux usages : les tableaux de bord des voitures des grandes marques sont en plastique composé en partie de chanvre; des fabricants de bateaux, d’emballages et d’électroménager se lancent aussi dans la plasturgie à base de chanvre. Papier, murs, tissus, emballages, le chanvre sert à tout… Cette plante suspecte a trouvé de nouveaux promoteurs. Pas seulement auprès de proches de la mouvance écologiste. Ne peut-on explorer cette voie chez nous ?