L’art équestre dans toutes ses expressions

700 chevaux, 80 exposants, près de 300 000 visiteurs, la 3e édition du Salon du cheval, tenue à  El-Jadida, du 19 au 24 octobre, a crevé l’écran.
Mêlant le spectaculaire au ludique et au pédagogique, le salon a su et pu contenter tous les goûts, et ainsi marquer des points précieux.

Tout au long de cette ode solaire au cheval, un temps printanier faisait encore plus briller le somptueux hippodrome Lalla Malika. Un temps à ne pas enfermer un fier coursier dans un intérieur ouaté, mais plutôt à l’en déloger afin de le chevaucher à loisir sur l’infinie plage voisine. Mais, il faut croire que l’appel du salon était plus irrésistible que les tentations permises par la clémence du ciel. En effet, ils seront beaucoup plus que les 250 000 espérés à franchir le seuil de l’hippodrome Lalla Malika pour la troisième prestation de ce Salon du cheval qui, en à peine deux éditions, démontra qu’il était bien en selle. Venus d’El Jadida et des environs, de Casablanca et d’autres villes du Royaume, de France et d’ailleurs, ils étaient motivés par l’une ou l’autre des réjouissances, la «tbourida» bien sûr, l’exposition chevaline évidemment, les spectacles équestres sans doute, mais pas seulement, tant ce Salon du cheval, troisième du nom, s’était fait un devoir de surgaver ses hôtes d’animations plus passionnantes les unes que les autres. Il y avait là le noyau dur, ceux qui ne manquent jamais une rencontre équine, les campagnards épris des moussems, les turfistes invétérés, les propriétaires de chevaux, les amoureux du cheval et les curieux.

Le cheval occupe une place de choix dans l’imaginaire marocain

Mais la première des surprises, c’était la foule d’enfants et d’ados qui hantèrent le salon de bout en bout. Curieusement, les jeunes snobaient leur ordi, leur portable et les apprentis chanteurs de «Nouvelle Star» qu’ils idolâtrent, et se pressaient aux guichets pour assister à cette exhibition. Un tel engouement paraît d’autant plus surprenant que le cheval a, depuis belle lurette, déserté l’espace urbain. Au fond, il n’y a pas lieu d’être étonné, vu que les jeunes n’ont pas besoin de croiser sur leur chemin quotidien la plus belle conquête de l’homme pour en être conquis, puisqu’elle occupe une place de choix dans l’imaginaire marocain.
Les vertus les plus rares sont prêtées au cheval. Celles de mettre en fuite les démons, d’apporter la baraka ou d’attirer la prospérité ne sont pas les moindres. De surcroît, il incarne les valeurs de puissance, de bravoure et d’endurance. Autant de qualités exaltées dans le chant marocain, ainsi qu’il ressort des Chants anciens des femmes de Fès, de Mohammed El Fassi (Seghers, 1967). Aucun genre musical n’échappe à la fascination par le cheval, et la «aïta» Rkoub Lkhaïl comme Lhassada, de Nass El Ghiwane, Lkhiyala chanté par le groupe Lemchaheb ou Lâaoud Lezrag de Mesnawa forment des mélodies obsédantes avec des refrains qui se nichent instantanément dans la tête entre évidence et émotion. Par sa portée symbolique, le cheval inspire avec fécondité la poésie orale. Il suffit de plonger dans l’Introduction à la poésie marocaine, de Ahmed Bouânani (Souffles n° 3, 1966) pour s’en convaincre. Mais c’est au travers de la peinture qu’il est le mieux honoré. Les orientalistes, à l’exemple de Jacques Majorelle, l’ont montré sous toutes ses robes, croupes et chanfreins. Sous le pinceau d’artistes figuratifs tels Amayoud, Belcadi, Boukhari, Houmaine ou Toumi, il apparaît dans toute sa splendeur. Hassan El Glaoui, lui, se refuse à représenter le cheval et préfère l’exprimer. D’où ces vibrations, ces touches et taches, ces cascades de couleurs qui s’apparentent à des cris d’amour adressés à cet animal, de lui toujours aimé.

Deux artistes qui ne représentent pas le cheval, mais l’expriment

L’espace exposition offre tellement d’attractions qu’on ne sait pas par laquelle il vaut mieux commencer. Nous naviguons à vue pour nous retrouver au cœur du village des arts et de la culture. Nous sommes rapidement happés par des œuvres picturales qui s’imposent au regard. Jawad Touzani et Ali Nadir en sont les auteurs, et la «tbourida» le thème majeur. Ce qui est saisissant, c’est qu’au lieu de restituer fidèlement ce jeu ancestral, comme tout peintre réaliste le ferait, Touzani et Nadir le recréent, par des couleurs improbables, des éclats radieux, et une luminosité intense. Cela vous mène par le bout du cœur et vous vous en ressentez chaviré. Mais il faut avoir toute sa tête à soi pour apprécier, comme il se doit, les calligraphies magnifiques de la Franco-allemande Patricia Mons ou ses tableaux mi-abstraits mi-figuratifs célébrant le cheval. Un peu plus loin, se distinguent les photographies d’Hervé Laroque. Le cheval y prend la part du lion. Il y est regardé avec les yeux de Chimène. Et l’on est sidéré par tant de talent aimant. Tee-shirt à l’effigie de Supertramp, jean moulant, baskets aux pieds et mèche rebelle, Sara, treize ans, qui nous accompagne dans notre virée éblouie, n’aime pas voir les chevaux en peinture. Il lui plaît de les contempler en ganache et en sabot. Justement, une forte odeur de crottin se met à nous chatouiller les naseaux, pardon, le nez. Elle nous guide vers le coin des éleveurs. Et là, que de bonheur ! Un florilège des plus belles races équines (pur-sang arabe, barbe, arabe-barbe, pur-sang anglais, anglo-arabe…) à admirer sans modération. Et cette explosion de couleurs qui sertissent les robes des fabuleuses montures et leur confèrent une élégance ineffable : brun rougeâtre, blanc et rouge, brun rouge, jaune pâle, miroité, noir et blanc, fauve et blanc… Quant aux formes, elles sont tout bonnement superbes, au point que les chevaux soutiendraient la comparaison avec des sculptures jaillies des mains d’un Rodin en état de grâce. Et comme toute sculpture, ces créatures, qui ne sont pas que des bêtes, attisent le toucher. Ce dont les visiteurs ne s’en font pas faute, au risque de se faire mordre par un animal qui prendrait le mors aux dents. A se demander qui, du cheval ou de l’homme, a vraiment conquis l’autre. La réponse est claire, si l’on tient compte du prix faramineux que l’homme doit payer pour acquérir un bon cheval : de 100 000 à 150000 DH, voire 300 000 DH, sinon dix foix plus pour un crack de la course.

Aux enfants a été dédié un espace d’initiation à la monte et au dressage

Sorti du rayon des éleveurs, rien de tel qu’un détour chez les artisans pour en savoir un peu plus long sur les métiers du cheval. Nous surprenons un dénommé Ali Haddadi en flagrant délit de fabrication d’un fusil de «tbourida». Il n’y peut rien, en cela que cet art est le seul legs laissé par son père. «Je ne gagne pas beaucoup, mais assez pour vivre décemment. Je suis dans ce métier depuis trente ans, c’est dire combien j’y suis attaché, et j’essaie de l’inculquer à mes fils, de sorte que la relève soit garantie dans la famille». Plus nous conversons avec les artisans, plus nous apprenons que les canons de leur art se transmettent de père en fils. Ainsi Hicham Sekkat, digne descendant  d’une lignée de selliers fassis, ou Hakim Chraïbi, dont l’ancêtre avait fondé la sellerie qu’il dirige en 1850. Après avoir recueilli force explications sur la confection du fusil et d’une selle, dont nous n’avons retenu, à notre honte, que de menus détails, tels le temps que prend un fusil (dix jours), une selle (de 4 mois à 2 ans) et le prix de celle-ci (entre     5 000 et 50 000 DH), nous nous arrachons à la compagnie de nos édifiants hôtes, avec ce sentiment résumé de manière laconique par ma jeune nièce : «Ces mecs sont supers». Surtout parce qu’ils mettent, pour notre bonheur, beaucoup de cœur, au sens plein du terme, à l’ouvrage.
Cap sur l’espace dédié aux enfants. Ici, c’est bruyant, agité, mais frais. Du haut de ses huit ans, Rajaa nous confie en sa langue maternelle : «Avant je craignais de tomber nez à nez avec un cheval, il me mangerait, mais maintenant je le trouve doux, gentil et amusant, comme ma chatte Nana». Juché sur un petit cheval, Karim, ne cache pas sa joie : «Applaudissez-moi ! Vous ne voyez pas que j’ai dompté cette bête ?». C’est pour rire, assure sa maman. Mais ce n’est pas le moindre mérite du salon, que celui d’établir un lien entre l’enfant et le cheval, par le truchement d’activités ludiques mettant à contribution cet animal. Entre autres jeux, cette année, le horse-ball, un sport collectif que beaucoup de visiteurs ignoraient jusque-là.

La «tbourida», un des fleurons du Salon du cheval

Il s’agit d’une discipline merveilleuse que l’on peut commencer très jeune, dès l’âge de 6 ans, sur des poneys, afin d’acquérir une maîtrise de l’équitation.
Après ce bol d’air, direction «tbourida». Juste pour constater que cette pratique, malgré ses six siècles d’âge, n’a pas pris une ride. Serait-ce parce qu’elle reproduit la tactique militaire arabe et berbère d’antan, où une prompte retraite succède à une charge fulgurante ? Peut-être, ou bien seulement parce qu’elle permet de mesurer la dextérité des cavaliers et des monteurs ? Probablement. En tout cas, la «tbourida» est savourée par les spectateurs avec gourmandise teintée d’émotion. Un jeune paysan avoue : «Je ne sais pas pourquoi, mais dès que les cavaliers s’élancent, j’ai des frissons dans le dos». Citadin pur jus, Rabah, 25 ans, ne manquerait pour rien au monde le moussem de Moulay Abdellah Amghar, à cause de la «tbourida» : «La  voir, ça me fait monter l’adrénaline, et ça, ça me rallonge la vie». On ne trouverait pas meilleure preuve de la ferveur suscité par cette simulation de bataille. Le Salon du cheval a été bien inspiré, en la hissant au rang des animations phare, tant elle draine les foules. Cette année, les gradins, à partir de 14h, sont noirs de monde, sans compter le nombre incalculable de gens qui, histoire de voir de plus près, cernent le champ de «bataille». Seize troupes régionales, en plus d’une «sorba» représentant les RME, entrent en lice, sous le regard avisé d’un public connaisseur qui n’hésite pas à distribuer des points ou à tancer les cavaliers qui déchargent leur arme avec un certain retard. Ce qui fait encore plus le charme de la «tbourida», c’est, indispensablement, le spectacle réjouissant offert, sous forme de joute oral, où une tribu lance des vannes à une autre, la chambre, en «invente» les travers, et réciproquement. Et par jeu, uniquement.

Les spectacles équestres, un des moments forts de la 3e édition

Si la «tbourida», comme à l’accoutumée, a fait un tabac, les multiples autres activités ne manquaient pas d’attrait, et certains d’entre elles étaient même aussi attractives. Toutes tournaient, bien entendu, autour du cheval. Toutes instruisaient sur ce fantastique équidé. Amina, enseignante dans un collège d’El-Jadida,  a relevé la portée pédagogique du salon : «Avant, je ne savais distinguer un pur-sang arabe d’un canasson, mais à force de fréquenter le Salon du cheval , depuis sa naissance, je suis devenue incollable sur ce sujet. El il faut saluer bien bas les organisateurs pour n’avoir négligé aucun détail concernant le cheval». S’étant assigné le devoir de contribuer à faire découvrir le cheval sous toutes ses facettes, le salon, une fois encore, n’a pas lésiné sur les expositions, les démonstrations, les conférences et les débats, sans parler des spectacles. Le plus emballant dans les spectacles équestres, c’était leur justesse. Pas un brin de fïoriture. Nulle dissonance. Au point que les tableaux se présentaient comme des épures. Nous évoquons là les carousels, tellement fignolés que le public, à chaque fois, en redemandait; les exercices de voltige mis au point par Jean-Marc Imbert ou Sadek Bahjaoui, littéralement époustouflants et les numéros mitonnés par Jean-Marc Imbert, tels «Le cheval qui travaille seul» ou «L’indien», impressionnants de précision et d’audace. A Guillaume Assiré Bécar et son complice Jairo revient la palme de l’humour, pour nous avoir fait rire jusqu’aux larmes avec leur farce de la monture qui ridiculise son cavalier. Les maîtres d’œuvre de cette troisième édition du salon avaient promis d’améliorer l’ordinaire de cette rencontre. Reconnaissons-leur le mérite de s’être surpassés, asseyant, de ce fait, davantage sa réputation, alors qu’elle était déjà acquise, autrement El-Jadida n’aurait pas joui d’un parc d’expositions équines, étendu sur plus de 46 ha, nécessitant un investissement de 390 millions de dirhams, et qui serait prêt dans moins de deux ans. Comme quoi, un succès populaire, ça sert à quelque chose.