« L’amalgame entre l’art et la débauche reste, hélas, encore très ancré au Maroc »

L’idée était de confronter deux personnages, tous les deux fragilisés, chacun à  sa manière.

Alors, ce premier long-métrage ? Comment l’avez-vous vécu ?
L’expérience était mémorable. Nous avons tourné pendant sept semaines. Le plus dur a été de faire le choix d’interrompre le tournage, le temps que nos partenaires financiers puissent rejoindre le projet à l’aise. J’ai beaucoup appris de cette expérience, notamment à travailler en groupe. Autre très bel enseignement, aller au- devant des attentes des différents spectateurs et critiques sur l’écriture, le tournage, la musique, le montage – une véritable réécriture.

Quelques anecdotes de tournage à partager avec nous ?
Le village du Haut-Atlas où nous avons tourné les scènes principales étant isolé avec pour seul accès un chemin escarpé, il était difficile d’acheminer au quotidien le matériel technique et les repas.
Les tajines -et plus drôle encore- les éclairages arrivaient à dos de mulet ! Le soir, on revenait à la douce lumière -non pas de la lune- mais des téléphones portables. Il faut voir les comédiens esquivant les ravins et devinant dans le noir les courbes improbables d’un sentier perché à 500 mètres. Autre anecdote très révélatrice de la thématique même du film, les femmes du village étaient réticentes à y figurer, alors que je voulais travailler avec des locaux. Ces femmes avaient toutes essuyé un refus de la part de leurs maris et/ou pères considérant une apparition au cinéma «hchouma». Il a fallu de longues négociations pour leur expliquer que l’image de la femme dans ce film les servait, et pour faire tomber le mur de la pudeur et de l’incompréhension. Si certaines ont malgré tout refusé d’apparaître, je suis fier d’avoir fait tomber le mur de certains tabous et de séparer l’art de la débauche, amalgame facile hélas encore très ancré au Maroc.

Ça n’a pas dû être évident de recréer la belle atmosphère rétro des années 1960 et 70.

En effet, l’exercice est très délicat, tant au niveau de la conception que de la réalisation. Il fallait déjà beaucoup se documenter, et puis déontologiquement, éviter les anachronismes et les fausses vérités historiques. Sur le terrain, c’était un plaisir de donner vie à tout cela, il fallait penser aux véhicules, s’assurer que les modèles existaient à l’époque, penser aux détails, de la cigarette aux gants en passant par les costumes, les musiques, les microphones, les instruments de musique et même les voix des journalistes de l’époque qu’on entendait. Un vrai travail de fourmi !

Parlez-nous de l’esthétique du film. Qu’est-ce qui vous a inspiré ?
J’ai été biberonné à la diversité, étant un enfant des années 80, adolescent des années 90 j’ai été nourri au cinéma européen, américain, mais également arabe. Arrivé en école de cinéma à Paris, j’ai revu tout cela avec un regard de jeune adulte. Mes influences vont d’un Sergio Leone, maître du film choral, à Hitchcock, en passant par Inaritu (et ses 21 grammes). J’aime le cinéma de Copolla (père et fille), celui coloré de Nadine Labaki me parle aussi et quelques coups de cœur isolés repérés dans certains festivals (Carlos Saurin à titre d’exemple est un excellent metteur en scène argentin dont j’admire l’œuvre).
En littérature, j’avais adoré De rouille et d’os, du canadien Craig Davidson que j’ai lu bien avant la sortie du film éponyme de Jacques Audiard, et les fables profondément humaines de Romain Gary. Les voyages influencent beaucoup mon travail, aussi bien en écriture qu’en image. Deux mois en Argentine (pour ne citer que cet exemple) ont énormément influencé la musique de ce film.

Dans ce film, les hommes, lâches, criblés de défauts, de défaites, font piètre figure face à des femmes fortes.
Une chose est sûre, Saga est un faux film d’hommes. Les hommes dominent déjà notre société patriarcale, qu’il m’a semblé nécessaire de rééquilibrer la balance en offrant à la femme non seulement la place qu’elle mérite, mais la place qu’elle occupe déjà souvent (heureusement). L’exemple de villages ruraux gérés par les femmes existe depuis longtemps au Maroc.

Le rapport au père, absent ou distant, imprègne profondément votre film.
L’absence ou la présence du père est une vérité qui a façonné les caractères et tempéraments de chacun de nous.
L’idée pour moi était de confronter deux personnages, tous les deux fragilisés, chacun à sa manière. Ali était trop couvé, Saïd n’a jamais connu son père, le choc était terrible. Moralité : aucune extrême n’est bonne, à moins d’avoir le courage (et la chance surtout) de vivre certains électrochocs rédempteurs.