La Saga des pères fouettards et fuyards

Avec « Saga », l’histoire des hommes qui ne reviennent jamais, Othman Naciri signe un thriller prometteur, à  l’esthétique léchée et aux somptueux acteurs. Un premier long-métrage qui n’échappe pas à  certaines pesanteurs.

Nous sommes en 1969. Dans un village fantôme du Haut-Atlas, un vieillard décrépit est de retour parmi les «siens» : une femme brisée et un fils plein de rancœur, qui le jette dehors comme un chien galeux. Le lendemain, le revenant n’est plus qu’un cadavre enseveli sous les neiges. «Je m’appelle Lahcen Marbouh et j’ai tué mon père», bredouille le narrateur. Tenaillé par le remords, le jeune parricide (Fehd Benchemsi) fuit cette Vallée de la désolation et se réfugie à Tanger, où un infirmier véreux (Omar Lotfi) le prend sous son aile et l’implique, à son insu, dans une sordide affaire de trafic d’organes.
Le décor est planté. Dans les entrailles du Maroc inutile, la caméra de Othman Naciri plonge pour exhumer des paysages d’une suprême, d’une sinistre beauté : le silence profond et monacal des montagnes, leurs flancs abrupts qui donnent le vertige, les lits de torrent desséchés, le vent cinglant, hululant qui semble vous fouetter, vous glacer les os jusque dans vos moelleux fauteuils de cinéma. Une nature terrible, souveraine, qui écrase les hommes… Mais pas les femmes.

Car l’histoire des hommes qui ne reviennent jamais, c’est aussi celle des mères, des épouses, des sœurs et des filles abandonnées, «sans ressources ni protection», dans ces mouroirs à ciel ouvert que l’on appelle négligemment le monde rural. Parcheminée, vieillie, Raouia incarne dignement le rôle de Zohra, cette amazone malgré elle, cette Mère courage qui doit élever tous les «orphelins» du village, des dizaines d’enfants dont les pères sont partis à l’assaut de la grande et mystérieuse ville.

Peut-être aurait-il fallu la montrer davantage, cette femme sublime, ses vaillantes congénères aussi, d’ailleurs ; les doter d’une palette plus variée d’émotions, d’états d’âme, d’opinions, en faire des personnages complexes et non pas seulement des symboles quelque peu désincarnés de force d’âme et d’abnégation.
Mieux lotis, les personnages masculins dévoilent plus subtilement leurs écorchures, leurs âmes meurtries. Fehd Benchemsi exécute sa partition de repenti, d’écorché vif avec un talent certain. Il vous éblouira dans une mémorable scène de transe. Omar Lotfi est d’une belle justesse, dans son rôle de trafiquant d’organes.

«Même les hommes qui ne servent à rien servent désormais à quelque chose», écrit le dealer à son complice européen, devant des images qui vous feront frémir d’horreur, des dizaines de paysans parqués dans des camionnettes pour être menés à l’abattoir. N’oublions pas les seconds rôles – le sont-ils vraiment ? -, campés par un Saïd Bey et un Mourad Zaoui des plus convaincants.
Des hommes aux origines, aux caractères, aux univers, aux époques radicalement différents, mais qu’une sempiternelle obsession rassemble : Le Père, qui plane comme une ombre gigantesque sur le premier long-métrage de Othman Naciri. Contrairement à Franz Kafka, qui écrivait dans sa Lettre au père : «J’étais écrasé par la simple existence de ton corps», ce sont ici des pères totalement inexistants qui hantent des personnages chétifs, minés à vie.

Une deuxième partie qui s’essouffle

Saga est une invitation au voyage dans le temps : passés les premiers plans hivernaux, une atmosphère rétro, tamisée, enfumée, vous accueille aux portes du film. Dans le casino tangérois où Omar et Lahcen arrondissent leurs fins de mois, chapeaux melons, robes pin-up et sonorités jazzy vous caressent l’œil et l’ouïe.
En parlant de musique, saluons la bande (très) originale que Othman Naciri est allé chercher jusqu’en Argentine (Ir para no volver de Micaela Vita) et qu’il a mâtiné d’une jolie petite touche amazighe avec le morceau Akal, scandé par Lyna Benzakour.

Mais parlons aussi des travers de Saga : l’intrigue piétine malheureusement durant la deuxième partie du film. Nous voici en 2013, les personnages de Omar et Lahcen s’escamotent -trop tôt- pour laisser apparaître leur progéniture devenue adulte et responsable… ou totalement détraquée. Au bout d’un moment, trop d’histoires se croisent, s’entremêlent, encombrent la trame, trop d’allers-retours entre les années 1960 et 2010 achèvent de dérouter le spectateur. Cette deuxième partie, ce passage à l’ère contemporaine, à de nouveaux personnages, était-il vraiment nécessaire? On aurait préféré rester jusqu’au bout avec Omar et Lahcen.

«Saga», l’histoire des hommes qui ne reviennent jamais. Un drame de Othman Naciri. 97 minutes. 2014. Sortie nationale le 19 février.