La raison musulmane a été intégrée par l’Occident

En démontrant que le catholicisme marie harmonieusement le meilleur de la raison au meilleur de la foi, pendant que l’islam demeure inaccessible à  la raison, le pape Benoît XVI charge la religion musulmane dans le but de l’inférioriser.

Mustapha Bouhandi
Professeur de religions à la Faculté des lettres de Ben M’sik

En démontrant que le catholicisme marie harmonieusement le meilleur de la raison au meilleur de la foi, pendant que l’islam demeure inaccessible à la raison, le pape Benoît XVI charge la religion musulmane dans le but de l’inférioriser. Ce qui nous fait revenir à des temps anciens où les deux religions révélées se faisaient une guerre verbale ou la guerre tout court, entre deux trèves ou deux cohabitations fécondes. Il va sans dire que la thèse du pape, du reste mollement argumentée, est irrecevable. Il suffit de se plonger dans le texte coranique et de fréquenter les théologiens et les philosophes musulmans pour se convaincre du rôle capital de la raison dans la pensée musulmane.

Au IXe siècle, la communauté chrétienne était partagée sur la nature du Christ, ses attributs et sur le dogme de la trinité. C’est sans doute cette controverse qui a inspiré à des théologiens d’obédience mutazilite la fondation de «‘ilm al kãlam», lequel consistait à examiner à la lumière de la raison le dogme musulman. La Parole de Dieu, l’essence divine, les attributs d’Allah faisaient l’objet d’un raisonnement poussé, dont les déductions furent approuvées par certains et réprouvées par les détracteurs du rationalisme.
En créant la «Maison de la sagesse» à Bagdad, le calife abasside Al-Ma’mûn contribua à l’éclosion de la philosophie musulmane. Al Kindî en fut le pionnier. Son œuvre établit que c’est le credo musulman qui, par sa doctrine de l’unité, satisfait le mieux aux exigences rationnelles de l’héritage philosophique grec. Avec Abû Bakr al-Râzi, Al-Fârâbi, Ibn Sînâ et Al-Ghazâli,

la philosophie s’épanouit. En Andalousie, elle atteignit sa plénitude grâce à Ibn Rushd, auquel Saint Thomas d’Aquin emprunta pour certains développements de sa «Somme théologique».
Ibn Rushd, Ibn Sînâ, parmi d’autres rationalistes musulmans, furent combattus par une grande partie de leurs coreligionnaires qui considéraient l’exercice de la raison comme une hérésie. En revanche, ils furent intégrés au patrimoine occidental dont ils infléchirent la destinée. De cet apport décisif, Benoît XVI ne fait pas cas. Il dépouille l’islam de sa faculté pensante, pour mieux en habiller le catholicisme, feignant d’ignorer que le Coran comme l’Ancien et le Nouveau testament incitent à la réflexion, à la méditation, à l’examen critique, bref à l’usage de la raison. Mais c’est sûrement pour faire payer cher à la pensée musulmane son influence sur la doctrine protestante, qu’il honnit du fond de son âme.
Attitude peu catholique.