La diversité culturelle, un besoin vital

Dans la foulée de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, mise sur pied par l’Unesco, le 20 octobre 2005, et ratifiée jusqu’ici par pas moins de quatre-vingt trois pays, est paru, en janvier 2009, un «Guide de la diversité culturelle», diffusé par Actes Sud. L’occasion pour nous de présenter cette convention dont la mise en pratique fait débat.

Sur le front culturel, s’opposent deux camps : celui des «universalistes», fervents partisans de la fusion des cultures, seule voie d’accès, à leurs yeux, à la modernité salvatrice et celui des «différentialistes» qui, au nom de la préservation de la pureté de l’identité culturelle, ferraillent contre l’intrusion d’autres cultures dans une aire culturelle spécifique. Cette dernière tendance est incarnée, par exemple, par le chercheur marocain Ali Mezgoud, révulsé par ce qu’il appelle «la cannibalisation de la culture marocaine par l’Occident». «Sommes-nous encore Marocains ? Je ne le pense pas. Nous méprisons nos racines, nos traditions et nos coutumes… Nous raffolons de tout ce qui est occidental. Et fort de cette fascination démesurée, l’Occident s’empresse de transplanter chez nous son mode de vie, ses rites, ses valeurs. A ce train, notre culture sera bientôt engloutie», proteste-t-il.

«Universalistes» et «différentialistes», deux camps divisés sur la question de la culture
 Les «universalistes» plaident en faveur d’une communauté poreuse, susceptible d’absorber toutes les eaux; les «différentialistes», eux, revendiquent l’authenticité. Deux visions extrêmes qui, nuancées, seraient également recevables. Avant de les examiner, il n’est pas inutile de préciser que le terme «culture» est appréhendé ici dans son acception ethnologique : l’ensemble des coutumes, des valeurs et des modes de vivre et de penser propres à un groupe humain. Entendue ainsi, la culture est «ce qui fonde toute société, ce qui permet aux hommes de se comprendre et d’interagir entre eux», selon l’assertion de Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie. Pour autant, les cultures ne pourraient vivre en vase clos, sous peine de flétrir et ensuite mourir. Leur destin est de communiquer entre elles, de s’entrecroiser, de s’interpénétrer. Et aux tenants de la pureté culturelle, il convient de rétorquer que celle-ci est un leurre.
Dans un maître ouvrage intitulé La Pensée métisse, Serge Gruzinski met en garde contre la notion d’identité, qui assigne à chaque communauté des caractéristiques déterminées, «censées être fondées sur un substrat culturel stable ou invariant». Le repli sur soi est considérablement préjudiciable à la santé d’une culture. Et seul le métissage peut inscrire la vitalité de cette dernière dans une durée obstinée. «C’est au cœur de la métamorphose et de la précarité que se loge la véritable continuité des choses», conclut l’auteur. Mais une culture n’encourt-elle aucun risque en s’exposant aux autres ? A cet égard, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, dans son essai De près et de loin, enjoint la prudence : «Chaque culture se développe grâce à ses échanges avec d’autres cultures. Mais il faut que chacune y mette une certaine résistance, sinon, très vite, elle n’aurait plus rien qui lui appartienne en propre à échanger. L’absence et l’excès de communication ont l’un et l’autre leur danger».
Cet énoncé s’inscrit en porte-à-faux par rapport aux thèses «universalistes» et «différentialistes». Une culture se met en péril quand elle se ferme aux autres et aussi quand elle s’y ouvre sans garde-fou. Rien de tel que le juste milieu pour éviter de se fracasser sur les écueils. En ayant présente à l’esprit l’évidence selon laquelle le dialogue des cultures n’est pas un jeu à forces égales. Celle qui a le plus de poids aura le dernier mot, forçant  sa partenaire à sombrer dans le mutisme. C’est l’un des effets pervers de la mondialisation mal maîtrisée. «La mondialisation culturelle n’est pas un épiphénomène passager. Cette évolution est un processus ambivalent qui ne relève d’aucune fatalité. Elle ouvre des possibilités inédites d’interactions enrichissantes entre les cultures en les rendant davantage présentes les unes aux autres. Elle comporte aussi des risques sérieux. La logique industrielle à laquelle obéissent les médias conduit à privilégier la rentabilité en réduisant la sphère culturelle à un marché ouvert à ceux qui disposent des moyens de l’exploiter. Ainsi peuvent être accentués les déséquilibres structurels des échanges au point de mettre en cause ce qu’il faut bien appeler la sécurité culturelle», constate Abdou Diouf dans Les Aventuriers de la culture. Guide de la diversité culturelle.

La mondialisation mal maîtrisée met à mal la diversité culturelle
Il est un fait qu’avec la mondialisation beaucoup de sociétés se retrouvent submergées par des produits culturels «étrangers» sans commune mesure avec les leurs. A titre d’exemple, en France, pour le cinéma, en 2008, la part des films nationaux (dans le total des recettes) est de 38 %, celui des films américains de 48 %. Au Maroc, pendant la semaine du 4 au 10 mars 2009, on peut voir dans les salles douze films américains, trois marocains et un égyptien. Toujours au Maroc, la musique égyptiano-libano-émiratie envahit le marché du disque, et les Assala, Amr Diab, Najwa Karam, Nancy Ajram, Shérine Abdelwahab, Wael Kfouri ou Hussein El Jasmi laminent les Abdelwahab Doukkali, Abdelhadi Belkhayat, Naïma Samih ou Mohcine Jamal. On peut en dire autant de la sape, où le modèle occidental impose sa griffe au détriment du costume traditionnel qu’on ne ressort plus des malles qu’à l’occasion des cérémonies et des fêtes.
En réaction aux menaces que la mondialisation fait peser sur les particularismes culturels, et au communautarisme rampant qui nuit autant à ceci, l’Unesco a concocté le 20 octobre 2005 une Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Constituant «un patrimoine commun de l’humanité», la diversité culturelle «devrait être célébrée et préservée au profit de tous», souligne la convention. Une question affleure alors : Prôner la diversité, en mettant en avant sa faculté d’épanouissement des capacités humaines et de la préservation du pluralisme des identités et des expessions culturelles, ne serait-ce pas un aveu de «différentialisme»? Honni soit qui mal y pense, puisque la convention se dit «consciente que la diversité culturelle est renforcée par la libre circulation des idées, et qu’elle se nourrit d’échanges constants et d’interactions entre les cultures». Faisant sienne cette phrase émise par Vaclav Havel, à l’issue de la remise du Grand Prix de l’Académie universelle des cultures, à Paris, le 1er février 2001 : «La recherche de notre identité, de notre individualité, de tout ce qui nous forge, implique nécessairement la compréhension de ce qui est différent de nous».

La diversité est avancée comme valeur universelle renvoyant au respect de l’autre
La diversité est une défense du pluralisme culturel. Celui-ci est avancé comme valeur universelle, renvoyant au respect de l’autre, de la multiplicité des identités et des parcours collectifs ou singuliers. Il y a cependant péril en la demeure : l’affrontement fatal entre les particularismes identitaires. Ensuite, le spectre de la mondialisation, laquelle représente un défi pour la diversité culturelle. Mais la globalisation, fait remarquer Abdou Diouf, n’entraîne pas seulement un accroissement des flux de marchandises, elle comporte en même temps une dimension culturelle qui, «portée par les médias et la technologie numérique, met en présence intensive et en concurrence des visions du monde, des modes de vie, des valeurs et des préférences collectives – des facteurs culturels – dont les différences deviennent largement et immédiatement perceptibles. La mondialisation transforme la façon dont nous nous représentons le monde, ses possibilités, les frontières, l’espace, le temps : elle structure les imaginaires. Avec elle, émerge véritablement un nouvel écosystème symbolique dont l’importance n’est certes pas moins grande que l’évolution de l’écosystème physique». En un mot comme en cent : la mondialisation constitue une culture qui met en valeur la diversité culturelle.

Sans un échange équitable entre les cultures, la diversité serait pure fiction
Cette vue rejoint celle de l’économiste française, Françoise Benhamou, pour qui prôner la diversité, c’est penser que la globalisation, «en accélérant et en amplifiant les échanges culturels, en élargissant la taille des marchés et en produisant le corollaire de cet effet de taille, la naissance de marchés de niche, constitue une source de diversité qui rompt avec l’isolement culturel et le repli sur soi». Il n’en demeure pas moins vrai que la mondialisation ne traite pas toutes les communautés sur un pied d’égalité, favorisant plutôt celles dont l’économie est florissante. Ce dont la convention a pris conscience, en insistant sur le fait que les biens et services culturels ne sont pas des marchandises comme les autres. «Les échanges culturels doivent relever du principe de l’échange équitable plutôt que du libre-échange présidant au commerce marchand. Il importe donc que les politiques culturelles nationales puissent contribuer au dynamisme d’une création diversifiée et à un certain équilibre dans la distribution des œuvres culturelles», souhaite l’ancien président du Sénégal. Un vœu pieux ?