«La culture et l’éducation sont le seul rempart contre la violence»

Selon Neila Tazi, c’est à la culture que les extrémistes s’attaquent en premier. Le Festival Gnaoua a un rayonnement international et suscité une dynamique économique incontestable pour Essaouira. L’entrée des Gnaoua au patrimoine mondial Unesco fin 2019 et la pérennisation du festival sont les deux objectifs que se sont assigné les organisateurs.

La 22e édition du Festival Gnaoua se tient du 20 au 23 juin à Essaouiria. Comme chaque année, de grands noms de la musique y participeront. Neila Tazi, productrive du festival, nous parle de l’état d’esprit qui entoure cette manifestation.

Vous dites avec conviction et insistance que la culture est un moteur du développement économique et social. Est-ce que le succès du festival Gnaoua est reproductible dans d’autres villes du Royaume ?
Ce sont ces convictions qui ont forgé mon parcours et m’ont conduite à occuper ces responsabilités, pour essayer de défendre des valeurs, à chaque fois, un peu plus loin. Lorsque nous avons lancé le festival, il y a 22 ans, nous avons été confrontés à des formes de méconnaissance et même de mépris du rôle de l’acteur culturel, qu’il soit entrepreneur, investisseur, artiste, professionnel… Le chemin a été long pour convaincre de la place que peut occuper la culture dans un projet de développement. A Essaouira, le Festival Gnaoua a suscité une dynamique économique et touristique incontestable, un rayonnement international inespéré. Et cette dynamique a ouvert la voie à d’autres rendez-vous culturels bénéfiques pour la ville. L’ensemble est en train d’ouvrir, à son tour, de nouvelles perspectives. L’immense académicien, philosophe et historien Michel Serres, décédé il y a à peine quelques jours, avait dit, en comparant la différence entre un échange de marchandise à un échange intellectuel que, «dans le premier cas, il y a un équilibre : c’est la marchandise ; dans le second, il y a un accroissement : c’est la culture». Le progrès ne se limite pas à une série de découvertes scientifiques. C’est l’histoire de l’évolution de la pensée et des institutions qui, elles-mêmes, donnent à cette pensée les moyens de se déployer et aux traditions de venir l’enrichir. La tradition gnaouie a été un vecteur de succès pour Essaouira. Il a fallu des années pour convaincre de la pertinence de cette vision. Donc pour répondre à votre question, oui, d’autres villes du Maroc peuvent abriter de beaux projets culturels, car une ville c’est avant tout un récit. Ce genre de projets nécessite rigueur et professionnalisme, cohésion et travail collectif.

Après 21 éditions, «Gnaoua et Musiques du monde» peut-il encore nous surprendre ?
Le festival a un parti pris artistique basé sur des fusions et donc une prise de risque évidente. C’est un laboratoire musical qui promet, chaque année, un voyage des sens et de l’esprit à travers différentes cultures et sonorités. Au programme de cette 22e édition, des rythmes cubain, touareg, tamoule, mais aussi du jazz, du flamenco, ou encore du reggae… Tous ces styles vont dialoguer et fusionner avec les notes des plus grands maâlems. Hassan Boussou, Hamid El Kasri, Omar Hayat, Mustapha Baqbou, Majid Bekkas, ou encore Hassan Hakmoun donneront la réplique aux percussions cubaines du maestro Osain del Monte, à la voix suave de l’Indienne Susheela Raman, aux nomades Tinariwen. Après l’inoubliable passage des Wailers en 2004, le reggae fait son come-back au festival, avec le groupe légendaire Third World, dix fois nominé aux Grammys Awards. Les meilleurs maâlems des différentes régions du Maroc donneront trois lilas thématiques, une rbatie, une souirie et une lila chamalia. Cette dernière sera en hommage au pianiste américain Randy Weston, décédé en septembre 2018, et qui a été le pionnier des fusions jazz-gnaoua. La programmation du festival est une réflexion complexe où se mêlent, à la fois, orchestration musicale, quête d’émotions et de sens. Et je vais vous faire un aveu qui nous enorgueillit: les hôtels affichent complet des mois à l’avance. N’est-ce pas là la plus belle preuve de confiance que le public puisse nous accorder ?

Quel bilan faites-vous du festival et quelles sont vos ambitions pour son avenir ?
C’est un festival populaire unique en son genre, qui fait rayonner Essaouira, le Maroc et l’Afrique sur le plan international. C’est un festival où les Marocains, toutes catégories sociales et tous âges confondus, ont plaisir à se retrouver, car le festival incarne un état d’esprit qui nous unit et nous rassemble. Attachement aux valeurs d’ouverture, modération, tolérance, dialogue entre toutes les cultures du monde: ce sont là des principes inscrits au préambule de notre Constitution et que le festival a comme socle. L’héritage culturel d’une société et sa capacité à préserver son patrimoine reflètent l’image de la civilisation d’un pays. Et cela devient passionnant lorsque ce patrimoine est investi et sollicité pour accompagner la construction de la modernité. Le festival est devenu une institution incontournable de notre vie culturelle nationale. Nous n’avions pas cette ambition il y a 22 ans, mais nous en avons deux désormais : l’entrée des Gnaoua au patrimoine mondial Unesco fin 2019 et la pérennisation du festival pour le sortir de la fragilité qui l’a toujours menacé. Cela passera par une gouvernance et un partenariat public/privé renforcés. C’est là que nos partenaires avec lesquels nous parlons déjà d’avenir sont remerciés : OCP, Sidi Ali, CIH, Renault, le ministère de la culture et de la communication, les Collectivités locales, l’Office du tourisme, Royal Air Maroc, pour ne citer qu’eux.

Le forum porte cette année sur une thématique d’intérêt politique et social. La culture peut-elle vraiment contrer la violence ?
Nous parlons bien de culture humaniste, outil de civilisation, productrice de bien-être et de vivre-ensemble. Oui, la culture et l’éducation sont le seul véritable rempart contre la violence qui, elle, naît de l’exclusion, de la peur, de l’ignorance. Le contexte mondial est de plus en plus violent et cette violence est amplifiée par la course effrénée des chaînes d’information en continu et le développement des réseaux sociaux. Mais aussi par le succès phénoménal des jeux vidéo qui banalisent parfois l’acte de tuer. Dans ce contexte violent, les tueries les plus atroces finissent par ressembler à de simples faits divers.
Tout au long de l’histoire de l’humanité, c’est à la culture que les extrémistes s’attaquent en premier. Les Nazis ont pillé les œuvres d’art parisiennes, les Talibans ont détruit les Buddahs de Bâmyân, Daech le patrimoine mésopotamien. Mais c’est par la culture que les peuples renaissent. La réponse sécuritaire, seule, ne suffit pas à résorber tant de violence et d’incompréhension. Le forum invite des artistes, des universitaires et des acteurs politiques et associatifs à réfléchir ensemble à la responsabilité de l’acteur culturel pour juguler la violence.

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