La Chute fracassante de Sophia Hadi

La comédienne Sophia Hadi a subjugué son public début avril au Théà¢tre Mohammed V de Rabat, grà¢ce à  une interprétation tout en finesse et en intelligence de «La Chute», le dernier grand roman philosophique d’Albert Camus.

Comme Mozart, Camus entame son œuvre dans la joie et l’achève dans les tourments. Son Requiem à lui pourrait être La Chute, le roman de la conscience expiatrice, broyée par ses crimes, dévastée par ses regrets.
Nous sommes en 1956, bien loin des Noces (1938) et d’Alger, des bancs baignés de lumière où s’asseyait le jeune Albert pour regarder «la campagne s’arrondir avec le jour», les grenadiers chargés de fruits et de «tout l’espoir du printemps». Camus n’a plus au cœur cette «joie étrange (…) qui naît d’une conscience tranquille». Quatre ans avant sa mort, le philosophe français, prix Nobel de littérature, torpille la nature humaine, distille un sourd malaise dans le cœur du lecteur. La Chute de Camus est celle de l’humain dans ce qu’il a de plus vil, de plus immonde.

Vanité, cynisme, cruauté, mesquinerie, fausseté, lâcheté, culpabilité… Jean-Baptiste Clamence, le narrateur, est tout cela et ne s’en cache pas. Avocat des nobles causes, dites-vous ? Défenseur coriace de la veuve et de l’orphelin, pensez-vous ? Tout ceci n’est qu’infâmes mensonges et maigres illusions, vous rétorque-t-il. Quel être doté de bonté, d’humanité laisserait se noyer une femme sous un pont et continuerait sa promenade rêveuse, comme si de rien n’était ? Peu à peu, ce lugubre événement consume le si peu clément Clamence. Rongé de remords, l’avocat naguère chatoyant quitte Paris pour la sinistre Amsterdam où il se fait «juge-pénitent» et spectre fulminant. Au bar Mexico-City, il s’enivre, s’accuse et accuse l’humanité. «Du reste, nous ne pouvons affirmer l’innocence de personne, assène-t-il, tandis que nous pouvons à coup sûr affirmer la culpabilité de tous. Chaque homme témoigne du crime de tous les autres, voilà ma foi, et mon espérance».
Cela donne un texte dense, puissant. À chaque page, un obus vous éclate à la figure. Les phrases, vertigineuses, belles à se damner, à se pâmer, vous éblouissent. Les mots, pleins du fiel de la vérité, vous étourdissent. «On appelle vérités premières celles qu’on découvre après toutes les autres», fulgure Jean-Baptiste. Et de replonger dans ce monologue obsédant, sans fin, de 147 pages.  

Une mémoire fascinante, un jeu époustouflant

«Certains mariages, qui sont des débauches bureaucratisées, deviennent en même temps les monotones corbillards de l’audace et de l’invention», écrit encore Albert Camus. Le mariage de Sophia Hadi et de Nabyl Lahlou est à mille lieues de ce cafardeux tableau. Créer ensemble est peut-être ce qu’ils font le mieux. Ensemble, ils s’attaquent à La Chute, ce monument de la philosophie et de la littérature. À la mise en scène, le cinéaste et dramaturge restitue Amsterdam et le bar Mexico-City grâce à un décor sombre, étrange et nébuleux, rappelant les pensées tragiques de Clamence. Une brume épaisse pèse sur le spectateur, une sirupeuse musique de bar l’oppresse, des lueurs bleutées l’apaisent, et des corps lascifs derrière les vitrines du quartier rouge lui rappellent par moments l’espace et le temps, le sortent de sa contemplation fascinée, parfois hébétée, du personnage Clamence.
Un personnage qu’interprète la lumineuse Sophia Hadi. Affublée de sa cravate, de sa canne accusatrice et d’un insondable désespoir, la comédienne endosse Jean-Baptiste Clamence, épouse ce terrible rôle avec force et abnégation, ne ploie jamais sous cette immense tâche qu’elle s’est assignée : les trois années de lecture, de méditation, d’intériorisation de La Chute n’auront pas été vaines. Sans flancher, ni même hésiter une seule seconde, Sophia Hadi déploie une prodigieuse mémoire et déclame son texte pendant plus de deux heures et demie. «Je voulais le porter dans son intégralité mais je me suis bien vite rendu compte qu’il était impossible de maintenir l’attention du public pendant plus de cinq heures», confie la comédienne, dont le mérite n’est pas d’avoir «simplement» – vaillamment, à vrai dire – mémorisé son rôle. Mais de l’avoir fait vivre, d’en avoir transmis l’essence et la beauté à son public, avec grâce, avec sincérité ; d’une voix, d’un geste, d’un œil crépitant d’intelligence et de lucidité. Sophia Hadi «élève ce pays en élevant son langage», pour citer Albert Camus, une dernière fois.