La aïta entre déclin et regain d’intérêt

Genre musical multiséculaire, la aïta, prise en otage par des artistes indélicats, plus cupides que soucieux de préserver cet art, se retrouve en mauvaise passe.
Malgré son état déplorable, elle éveille l’intérêt des nostalgiques de sa glorieuse époque.
Petite histoire de la aïta et constat des dégà¢ts.

Par un fait étrange, c’est au moment où la aïta est en train de rendre l’âme, sous les banderilles d’une chansonnette criarde qui a le toupet de s’en réclamer, qu’elle se met à attiser la curiosité. En effet, peu en cour, naguère, auprès des chercheurs, qui la jugeaient indigne de leurs attentions, ce beau fleuron de la musique traditionnelle, mûri au soleil des plaines atlantiques, donne lieu, aujourd’hui, à une littérature aussi abondante qu’inégale, grâce à Mohamed Bouhmidi, Hassan Bahraoui, Abbas Jirari, Idriss Idrissi, Saïd Yaktine, Hassan Nejmi ou Hassan Ghayour. Mais il n’y a pas que l’université à s’engouer pour la aïta, la télévision et le cinéma ne sont pas en reste. L’une, en produisant le feuilleton Oujaâ trab (réalisé conjointement par Chafiq Shimi et Noureddine Kacimi), qui constitue une véritable ode à cet art ancestral, l’autre, en relatant, dans Kharboucha ou may doum hal, signé Hamid Zoughi, le martyre d’une cheikha légendaire par les «soins» de l’immonde caïd Aïssa ben Omar.

La aïta, un parcours semé d’embûches et de joies
Ce regain d’intérêt envers un genre musical à bout de souffle n’est bizarre qu’à première vue, tant le chemin de la aïta est semé de surprises. A commencer par sa naissance sous les climats almohades. Nul n’ignore que les ouailles de Mehdi Ibn Toumert vouaient une sainte horreur à tout ce qui pouvait distraire les fidèles de l’adoration de Dieu. Ainsi les arts se trouvèrent éradiqués. Le chant devint aphone. Les instruments de musique, hormis le tambour de guerre et le def, étaient jugés hérétiques, et, par conséquent, n’avaient pas droit de cité. Pourtant, c’est sur ce terreau ingrat qu’allait pousser le âroubi, à la faveur de l’incursion des Bani Hilal et Bani Souleim, tribus arabes qui prirent souche dans les plaines des Doukkala, Chaouia et du Haouz. La aïta, à proprement parler, n’était pas encore née. Il lui manquait un support linguistique. C’est ce qui advint sous les mérinides, en forme d’habit bigarré, tissé de berbère, d’arabe et de parler andalou, entre autres étoffes. Porté par les ailes de la darija,  la aïta se mit à planer. D’autant que les Mérinides, qui n’étaient pas moins pieux que les Almoravides et les Almohades, adoraient la musique.
Les Saâdiens (1554-1659), rappelle Hassan Najmi, dans Al-aïta, poésie orale et musique traditionnelle au Maroc (essai en langue arabe, Toubkal, 2007), firent beaucoup pour l’épanouissement de la aïta. Très portés sur la musique, ils en assouvissaient le désir dans toutes les circonstances. Même le deuil en était prétexte. La aïta était donc à la fête. Malheureusement, les autoproclamés gardiens du temple moral ne l’entendaient pas de cette oreille. Ils parvinrent rapidement à imposer leur diktat. C’en était fini pour la aïta. Laquelle dut attendre l’avènement du sultan alaouite Moulay Hassan Ier (1873-1894), pour renaître de ses cendres. Féru de musique, le sultan en encourageait toutes les expressions, «en particulier la aïta qui fut hissée à un rang égal à celui de la ala et du malhoun, aussi bien dans la population que dans les sphères palatales», observe Hassan Najmi, ajoutant que «le XIXe siècle est l’âge d’or de la aïta». Grâce à cette sollicitude royale, des chikhate se firent un nom. Lahouija, Al Idrissia, Massouda Rbatia, Habiba Rbatia, Aïcha Larbi, Tajina étaient les vedettes de l’époque. Mais la préférée de Moulay Hassan 1er, semble-t-il, se nommait Tounia Lmarrakchia que le sultan comblait de présents et de faveurs.

Moulay Hassan Ier la remit en selle, les caïds lui firent s’ouvrir les chemins de la gloire
Remise en selle par le sultan Hassan 1er, la aïta prit une ampleur irrésistible avec les caïds. Ceux-ci avaient en commun de se plaire dans la compagnie des chikhate et des chioukh, au point de dépenser sans compter pour jouir de leur présence. C’est le cas de Aïssa Ben Omar Al Abdi, dont la nature tyrannique n’égalait que sa passion de la aïta. On raconte qu’il poussait son engouement jusqu’à concocter des séances en son palais destinées à affiner les canons de son art favori. Ce qui ne l’empêcha pas de décréter la mort d’une des célébrités de l’époque : la chikha Hadda Zaydia Al Ghiyata. A force de subir les exactions de la part du caïd, les membres de la tribu des oulad Zayda finirent par s’insurger contre leur bourreau. Hadda, qui prit parti pour les siens, se prit à le traîner dans la boue, à travers ses chansons. Ce dont il prit ombrage et, vindicatif, il pourchassa la chikha, parvint à la capturer, puis l’emmura dans un lieu auquel il mit le feu. Cependant, malgré son crime, Aïssa Ben Omar Al Abdi est resté dans la mémoire abdie comme un illustre protecteur de la aïta, particulièrement dans sa variante hasbaouiya, dont Daâbaji, Aïda, M’bark Zaghrat, M’hamed Wram, Tahra, Bouchaïb ben Âguida, Oum Hani Bent Moujib, Ouled Zoubi, Al Askri, Mostafa Oueld Joutia, Lhammounia, Fatna Bent Lhoucine furent les meilleurs servants.
L’exemple de Aïssa Ben Omar Al Abdi n’est pas isolé. On peut citer à l’infini les édiles qui vouaient un culte à la aïta. Tel le pacha Thami El Glaoui, dont on dit qu’il couvait trois sœurs appelées Sardinate, pour leur science du marsaoui, ce répertoire dans lequel se  distinguèrent, par la suite, les inoubliables Zahhafa, Laârjounia, Fatima Kobbas, Bouchaïb Al Bidaoui, Latifa Amal, Lkhaouda… Dans la catégorie des protecteurs de la aïta, il convient de retenir aussi le nom du caïd Miloud Al Iyadi Ben Hachmi, dont le haouzi s’est fait le chantre tant il veillait, par force largesses, à son éclat.

Parmi les nombreuses variantes de la aïta, la marsaouiyya est la plus prisée
Hasba, marsaoui, haouzi. Ces couleurs, auxquelles il faudrait ajouter le zaâri, le mellali et la aïta jabaliya, faussement baptisée taqtouqa, forment le spectacle de la aïta, qui en est le terme générique. Le marsaoui demeure le plus prospère, non seulement en raison de l’étendue qu’il couvre (Chaouia, Doukkala, Abda), mais surtout par son caractère élaboré. Selon Ahmed Aydoun, auteur de Musiques du Maroc (Eddif, janvier 2001), «le marsaoui est composé de deux parties contrastant par le rythme et le caractère. Chaque partie comporte des strophes “qatibat” reliées par des cadences et des transitions poétiques “halta”. La aïta se termine par une “sadda”, autrement dit une cadence conclusive». Toutes les sortes de aïta, note Ahmed Aydoum, usent de changements rythmiques et selon une coupe à trois phases progressivement accélérées, à l’exception du zaâri qui, lui, choisit d’être monorythmique. La hasba, circonscrite dans un rayon de vingt kilomètres au nord de Safi, se présente comme une sorte de fado, langoureux et mélancolique. Le haouzi se distingue par son rythme entraînant. Il diffère peu du mellali. Et si tous ces styles sont bâtis sur la mixité, la aïta jabaliya, elle, est généralement masculine.
Au juste, que peut-on entendre par aïta ? «On peut avancer deux interprétations différentes du mot «aïta». Selon la première, il s’agirait d’une dérivation du verbe «âayyat» («appeler», en arabe dialectal). D’après la seconde, il s’agirait d’une déformation de «ghayta» (hautbois). Nous privilégierons la première interprétation, car il y a effectivement un appel. Presque toutes les aïta  commencent par l’invocation d’Allah et des saints. Le fait d’appeler a aussi d’autres connotations : celles d’anticiper, de rechercher et de demander l’inspiration», répond Ahmed Aydoun.

Aujourd’hui, la aïta est desservie par toute une génération tentée par la facilité
Tout autant récurrente que l’invocation de Dieu se trouve l’évolution des saints.
A cet égard, c’est Lâaloua, création de Salah Lamzabi qui emporte le morceau, compte tenu de la multiplicité de ses versions. Moulay Abdellah de Fatna Bent Lhoucine est abondamment repris. Ainsi que Moulay Tahar (Abdelaziz Stati). Autre thème privilégié, l’éloge de la mère (Lammima). Le sentiment amoureux est une des préoccupations majeures de la aïta, où l’amour est décrit dans tous ses états (cf.Dami, Chalini, Laâzara, Hbibi fih lhal, Laâdou ya laâdou…). La beauté y est exaltée (Loghzal, Assaidi, ah ya lasmar…). La jouissance y est préconisée (Annachat ou lahdid, idirha lkas a Abbas, Taâla la ddar ncharbou whisky ba nhar…). Sans parler de la fantasia (Rkoub lkhaïl).
Rkoub lkhaïl, Hajti bgrini et Kharboucha sont, de l’avis des spécialistes, les textes majeurs de la aïta. Pour autant, ne trouvent pas grâce aux yeux de la nouvelle génération des chyoukh et chikhate qui, soit s’en servent comme simple appât dans lequel ils enrobent des paroles insipides, soit ils les remisent au grenier pour faire place à leurs propres inventions, aussi minimalistes qu’indigestes.
A part les frères Bouâzzaoui, Abdallah Al Bidaoui, Khadija Al Bidaouia, Hajib et une poignée d’artistes attachés à entretenir le feu grégeois de l’authentique aïta, une légion de leurs pairs la desservent, en ne restituant pas la poésie qu’elle exhalait. Le seul lot de consolation est que, dans quelques années, Tahour et ses Ouakha y jibou liya labnat, bghit nchouf zine, ha houwa tani ; Daoudi et âalamtak tdahki, yla bkit ma nardachi, nchad lviza ou nalhag aâliha ; Rachid Soualmi et son loukan âandi zhhar, et tant et tant de trousseurs de savonnettes saisonnières, ne seront plus de saison. Pendant que les chyoukh et les chikhate, dignes de ce titre, de Aïda et Zahhafa à Lhammounia et Bent Lhoucine, en passant par Lâarjounia et Bouchaïb Al Bidaoui, resteront éternels.