La «darija» en voie de réhabilitation

Longtemps désavantagée dans sa «confrontation» avec l’arabe classique, dont le religieux, le politique, le savoir, les médias, l’école ont durablement constitué une chasse gardée, la «darija» fait, depuis un certain temps déjà , sa révolution. Investissant et servant le théà¢tre, la presse, la chanson, la pub, ou, à  dose plus homéopathique, la politique et l’école, elle revendique aujourd’hui un nouveau statut.

Que l’on pose la question des fondements de notre culture, et l’on obtiendra systématiquement deux réponses nettement tranchées. Les uns soutiendront mordicus que notre culture est d’essence exclusivement arabe, cependant que les autres feront valoir, non moins péremptoirement, des arguments étayant la thèse d’une source berbère. Ainsi, l’on recueille deux positions contrastées, inconciliables, étanches, traduisant deux conceptions aussi monistes qu’erronées.

En vérité, le capital culturel marocain s’est constitué sur un trépied : la couche dure du substrat berbère, le legs arabo-musulman entretenu et idéalisé, les modèles occidentaux embrassés au gré des contacts, des échanges et des conflits.

Les langues au Maroc sont hiérarchisées
Qui dit multiculturalisme, dit nécessairement plurilinguisme, chaque culture étant supportée par un idiome spécifique. C’est ainsi que se trouvent co-présents sur le «marché linguistique» (selon l’expression de Pierre Bourdieu) quatre parlers plus ou moins distincts: le berbère (ramifié en tachelhit, tamazight et tarifit), l’arabo-marocain (issu de l’arabe classique avec d’importants apports amazigh, mais aussi du français, de l’espagnol ou encore africains), la langue arabe (langue sémitique au même titre que l’hébreu, l’araméen ou le phénicien) appelée indifféremment classique, littéraire ou liturgique, et le français (de plus en plus en compétition avec l’anglais, qui grignote du terrain).

Les deux premiers forment des langues identitaires, du fait qu’ils expriment l’environnement immédiat. L’arabe constitue la langue de l’Etat, celle en usage dans la sphère politique et du pouvoir. Le français, lui, représente une fenêtre donnant vue sur l’Occident.

Bien qu’ils satisfassent tous aux besoins langagiers de leurs usagers et qu’ils disent, chacun à sa manière, des valeurs, des traditions et des comportements, ces modes de parler ne sont pas mis sur un pied d’égalité. Ils diffèrent de par leur statut et leurs fonctions sociolinguistiques, ils sont l’objet de représentations hiérarchisées ; ils sont pourvus de valeurs dissemblables sur le marché. Le berbère et l’arabo-marocain appartiennent à l’orature, pendant que l’arabe classique s’accorde une prééminence indiscutée et que le français s’illustre dans l’enseignement supérieur, le monde de la technologie et de l’entreprise.

La «darija» n’est pas un banal dialecte mais une langue accomplie
Situation bizarre, les langues identitaires se retrouvent non seulement institutionnellement déprisées, comme on le dirait pour une vile marchandise, mais aussi interdites de séjour à l’école.
«Je pense, en conformité avec les thèses de l’Unesco, que les premières années d’entrée de l’enfant dans l’univers scolaire devraient se faire aussi dans sa langue maternelle, c’est-à-dire en berbère ou en arabe dialectal, pour éviter de créer un hiatus abrupt entre le monde de l’enfance et un univers scolaire qui lui serait totalement étranger.

Cela permettrait probablement une meilleure insertion affective de l’enfant», affirme le sociolinguiste Ahmed Boukous qui, dans un essai capital intitulé Société, langues et cultures au Maroc, pointe les dysfonctionnements criants de la gestion des langues au Maroc. Boutées hors le territoire scolaire, regardées de haut par des mandarins jaloux de leurs privilèges et peu sollicitées par les médias, les langues maternelles ont vu leurs défenses décliner irréparablement.

Devenues vulnérables, elles ont été aisément phagocytées par l’arabe et le français. A ce régime-là, elles allaient finir par se désintégrer, et avec leur mort, les cultures qu’elles expriment se seraient asphxiées. Si ces langues n’avaient pas fait preuve d’un sursaut d’orgueil, leurs jours seraient aujourd’hui comptés.

Quiconque se prend à examiner la situation des langues au Maroc donnerait sûrement raison à l’historien Pierre Vermeren qui la taxe de «perversité». A plus d’une tare. Illustration par le destin de l’arabo-marocain. Voilà un parler que beaucoup, linguistes compris, ravalent, souvent inconsciemment, au rang de «darija».

Or, si l’on entend par «dialecte» une variante régionale d’une langue, l’arabo-marocain ne correspond pas à cette définition, puisque son territoire s’étend à la moitié de la superficie du pays, si l’on s’en tient aux estimations des linguistes. En revanche, il possède le profil d’une langue, décrite comme un système de communication commun à une communauté d’individus.

Comme toute langue, l’arabo-marocain dispose d’une phonétique, d’une morphologie, d’une syntaxe et d’un lexique, dont l’ordonnancement est malheureusement mis au jour seulement dans des travaux universitaires aussi pointus que confidentiels.

Langue vivante, la«darija» vit ce que vivent les langues, usures et renouvellements, permanences et évolution. Langue poreuse, elle se fait volontiers assaillir par les autres idiomes, aux râteliers desquels elle mange, afin de combler ses creux. D’où cette infinité d’emprunts à l’arabe classique, à la langue amazighe, au français, à l’espagnol, à l’anglais et à bien d’autres systèmes linguistiques encore. Tout en veillant à couler les signes importés dans le moule qui est le sien.

Ainsi, l’arabo-marocain ne comportant pas de mots à initiale vocalique, «automobile» en a été amputé et l’on a obtenu «tomobil», de même que l’espagnol «comer» (manger), a été converti en «komira», avec l’adjonction d’un «a» final, qui est la marque du féminin dans la morphologie de l’arabo-marocain.

Bien que répondant aux critères d’une langue, l’arabo-marocain n’est pas traité avec les égards dus à sa posture. Loin s’en faut. Les fervents arabophones n’y voient qu’une version dégénérée de l’arabe classique. Pour eux, elle est «loughat al âamma», c’est-à-dire la langue de la plèbe, par opposition à celle qu’ils vénèrent, qui serait «loughat al khassa» (langue des notables).

Les plus méprisants la qualifient de «loughat zanqa» (langue de la rue, ou plus exactement du ruisseau). Ainsi stigmatisée, la langue que parlent quotidiennement la majorité des Marocains ne pourrait prétendre aux hauteurs auxquelles elle a droit. Tout juste lui permet-on de servir dans les échanges privés, pendant que l’arabe classique, décrété langue officielle, se voit réserver les hautes sphères de la politique, l’administration, le savoir, la galaxie médiatique et la religion.

Il n’est un secret pour personne que le sort imparti à la «darija» est le fruit amer d’une conspiration ourdie par l’élite arabophone des années 40 et 50. Subjuguée par l’utopie panarabe sécrétée par le parti Baas, elle était convaincue que l’arabe classique serait le ciment de la résurrection arabe. Aussi a-t-elle milité en faveur de son épanouissement aux dépens de la langue maternelle d’une grande partie des Marocains, qu’elle vouait inconsidérément aux gémonies.

Les théologiens, de leur côté, au motif que l’arabe classique est la langue du Coran, poussaient à la roue, et ce faisant, à la rue l’arabo-marocain. Tant et si bien que ce dernier se mit à arpenter le bitume, tandis que son concurrent commença à planer dans les cieux.

De fait, c’est en arabe classique qu’est écrit l’hymne national. Peu importe le caractère sibyllin des paroles, l’essentiel est d’observer qu’elles ne sont pas véhiculées par le canal de la langue maternelle, mais par la voie de l’arabe classique, chose qui confirme la suprématie de cet outil de communication.

Preuve en est l’attachement des Souverains à s’exprimer en cet idiome quand ils s’adressent à leurs sujets, qui, souvent éprouvent du mal à déchiffrer ces discours, d’autant qu’ils sont fréquemment enrobés dans un style très recherché. Mais, reconnaissons à Hassan II le mérite d’avoir truffé ses messages à la nation d’expressions, de proverbes et d’adages puisés dans le répertoire marocain, lorsqu’il voulait marquer les esprits ou se faire comprendre sans l’ombre d’une ambiguïté.

Les ministres, qu’ils soient arabophones ou francophones, se croient obligés, en dépit du bon sens, de sacrifier au diktat tacite, troussant leurs allocutions en arabe classique alors que leur langue maternelle leur tend les bras. Même les plus imperméables à la langue d’Al Jahiz s’y mettent. Ainsi, le général Oufkir, qui se faisait retranscrire ses propos en arabe et en grosses lettres.

Un jour qu’il devait lire «koulouna mokhlissoun ila sahib al jalala» (nous sommes tous loyaux envers Sa Majesté), sa langue fourcha, et il prononça «koulouna mokhlissoun, illa sahib al jalala» (nous sommes tous loyaux sauf Sa Majesté). Il y eut cependant des exceptions notables : Driss Basri et Arsalane Al Jadidi qui, sans doute par pragmatisme, privilégiaient la «darija», restituant de ce fait à cette langue un peu de sa dignité.

Certains professeurs arabophones avouent avoir recours à la «darija» pour mieux transmettre leur savoir
Toutes les nobles activités sont trusttées par l’arabe classique, de la politique et de l’information jusqu’à l’enseignement et à la justice, en passant par le roman et la poésie. A l’arabo-marocain sont assignées des tâches subalternes, qui relèvent du lot quotidien, tout en transactions, instructions et bavardages incertains. Jusqu’à quand? Nul ne peut savoir au juste.

En revanche, ce qui est sûr, c’est que l’arabo-marocain ne se résigne pas à son sort. Sans fracas, il excède les limites où il a été cantonné. Cette révolte diffuse se manifeste dans le domaine de la chanson, où il est accueilli par les jeunes créateurs qui ne jurent, dans tous les sens du mot, que par lui. Mieux, nos rappeurs ne font pas la fine bouche devant son aspect parfois cru. Ils se servent aussi bien de ses finesses, de ses nuances que de ses mots de mauvaise vie.

La publicité, doit-on s’en réjouir, est devenue le pré carré de la langue arabo-marocaine. La presse, longtemps acquise à la cause de l’arabe classique, se laisse séduire, non sans scepticisme ou suspicion, par l’arabo-marocain. Certains journalistes n’hésitent pas, si besoin, à introduire des mots de cette langue dans leurs papiers. Encore plus révélateur de la tournure prise par l’usage linguistique, la parution de périodiques écrits de bout en bout en «darija».

Pour l’heure : Khbar Bladi, impulsé par l’Américaine Elena Prentice, fait un tabac, et il faut s’attendre à ce que beaucoup d’autres se mettent dans son sillage. Le théâtre, naguère partagé entre les deux langues, semble avoir définitivement pris le parti de l’arabo-marocain. Tout comme le cinéma.

Le roman et la poésie (à part le jazal), en revanche, se retiennent toujours de franchir le pas. L’école, elle, fait de la résitance. Mais l’arabo-marocain en fait le siège, guettant des brèches par lesquelles il pourrait s’engouffrer. Un certain nombre de professeurs arabophones avouent avoir recours à cette langue pour mieux transmettre leur savoir.

Et des maternelles, soucieuses de l’équilibre de l’enfant, interagissent avec lui dans sa langue maternelle. L’arabo-marocain sort lentement mais sûrement de l’ombre à la lumière.