Khatibi, l’humaniste «tatoué»

L’éditeur La Différence vient de republier les Å“uvres capitales de Abdelkébir Khatibi, en trois volumes volumineux, par genres littéraires (romans, poèmes, essais). L’occasion, pour nous, d’évoquer la quintessence de cette Å“uvre multiforme, dont Jacques Derrida disait qu’elle était «exemplaire» pour quiconque s’intéresse au multiculturalisme.

Cequi est frappant, de prime abord, chez Abdelkébir Khatibi, c’est sa difficile relation avec l’oral. Sur ce point, il n’est pas sans évoquer Patrick Modiano, autre écrivain emblématique, autre quêteur de son identité. Comme l’auteur d’Accident nocture, celui qui se revendique «étranger professionnel» bafouille, cherche ses mots, ne les trouve pas, perd le fil de ses idées, improvise un monologue extérieur, puis s’interrompt brusquement. Le sujet parlant, Khatibi, est l’exacte antithèse de son Å“uvre qui, elle, se révèle diserte, cohérente, fluide. Et remarquablement homogène, au point qu’on peut avancer que tous les livres de Khatibi en font un seul.

Un très grand écrivain, poète et penseur de langue française, selon Derrida

Aujourd’hui, le lecteur marocain peut vérifier la pertinence de cet exercice de lecture, grâce à  la publication de trois volumes des Å“uvres de Khatibi, une heureuse initiative à  la hauteur de la place majeure que cet écrivain, né le 11 février 1938 à  El Jadida, occupe dans la littérature et la pensée marocaine. «Comme beaucoup d’autres, je tiens Abdelkébir Khatibi pour un des plus grands écrivains, poètes et penseurs de langue française de notre temps et je regrette que celui-ci ne soit pas étudié, comme il le mérite, dans les pays de langue anglaise», témoignait le philosophe Jacques Derrida.

La relecture ou la lecture de ces Å“uvres de Khatibi, non seulement offre au lecteur de véritables moments de bonheur, mais lui permet en même temps de prendre toute la mesure de la grandeur et la profondeur d’un poète, romancier et essayiste venu au monde de l’écriture dans la douleur induite par un choc linguistique. Gamin, Khatibi causait, s’amusait, rêvait dans un arabe sans mélange. Devenu élève, il était mis en demeure de fréquenter une langue qu’il ne parlait pas, qui ne lui parlait pas et sans personne avec qui la parler. «Le français a été, pendant mon enfance, une langue silencieuse, réservée à  la lecture et autres exercices scolaires. C’était un devoir, une discipline, une ascèse qui nous enfermait dans un cloà®tre de recueillement, de doute et d’égarement. On ne parlait à  personne. Personne était masqué, que je côtoyais à  l’école, dans la rue, là -bas», confie-t-il.

Rétif, au début, à  cette étrangeté qui s’insinuait en lui, malgré lui, rebelle à  l’apprentissage d’une langue intruse, l’enfant se laissa ensuite apprivoiser par l’idiome colonisateur. «Et, petit à  petit, cette langue apprise a transformé en quelque sorte ma langue maternelle, qui est l’arabe». Khatibi ajoute : «Langue mi-morte et silencieuse, ouverte aux mouvements de la nature et de son climat tempéré, la langue française se mit un jour à  parler en moi. Avec pudeur, discrétion, timidement. J’avais appris à  écrire la langue française avant de la parler, et comme on ne parle pas comme un livre, tout était à  recommencer».

«J’aime le français comme langue, et c’est ma langue de pensée et d’écriture»
A douze ans, Khatibi troussait des poèmes en arabe, qu’il envoyait, sous un pseudonyme, à  la radio et aux journaux. Puis, sans crier gare, il bifurqua vers la langue française, avec laquelle il eut une liaison indéfectible. Non sans ressentir un sentiment de culpabilité. Non sans une lutte intérieure. Non sans se faire accabler de reproches par les bien-pensants. Ce dont il se défit dans son magnifique Amour bilingue. Récit conçu, précise-t-il, comme «un règlement de comptes, aussi bien avec les miens, qui m’embêtent dans ce domaine, qu’avec toute forme de culpabilité, qui n’est pas à  sa place. Car j’ai appris cette langue très tôt, à  l’école, je l’aime comme langue, et c’est ma langue de pensée et d’écriture. Je n’ai qu’à  la revendiquer en tant que telle. Je dois gérer cette unification de moi à  moi à  travers ma propre langue d’écriture et de pensée».

En référence à  sa situation d’écrivain semblable à  une eau prise entre deux roches, Khatibi a forgé la formule d’«étranger professionnel» qui décrit celui qui «traverse les frontières des langues, tout en travaillant dans la langue de son choix. Un étranger professionnel ne subit pas sa culpabilité, ni son extranéité ni le poids de son pays ou celui des autres, il traverse, et s’intéresse aux points de passage et de résistance entre les langues, entre les pays, entre les civilisations». Reste qu’on ne conjure pas par la magie d’une formule un destin duel. A preuve, l’obsession de Khatibi par la notion d’identité et son pendant l’atérité. Lesquelles irriguent son Å“uvre, la traversent de part en part, la justifient.

Un cri contre l’intolérable, l’indignité, la dévastation de l’humain

Depuis son autobiographie, La Mémoire tatouée, les romans de Khatibi, qui ne consistent pas en fictions à  proprement parler, mais en récits de vie, se présentent comme «l’énigme d’une dissidence commune et nécessaire contre l’intolérable, l’indignité, la dévastation inconsidérée de l’humain et du surhumain». Sa poésie est à  cet avenant. Elle s’articule autour de la question de «l’aimance» : «Une relation de tolérance réalisée, un savoir-vivre ensemble, entre genres, sensibilités, pensées, religions, cultures diverses». Ses essais sont un hymne à  l’altérité féconde. Ainsi cette confession, tirée de L’Intellectuel et le Mondialisme : «J’appartiens à  un pays magnifique qui est marginal. Il est de force vive. Je lui dois ma naissance, mon nom, mon identité initiale. Je lui dois mon histoire, sauf le récit de ma liberté d’esprit, celle d’avoir à  inventer un espace et une relation de dialogue avec n’importe quel être venant vers moi. Je me modifie au contact de l’étranger qui me veut du bien, grâce au discernement et à  la clarté d’esprit».

De siècle en siècle, le traditionalisme se reverse dans le monstrueux et la démonie

Sous la plume de Khatibi, la fraternité pétille à  tout bout de champ. Rien ne le révolte plus que le fanatisme, l’obscurantisme et les replis identitaires. Autant d’attitudes qui secrètent la haine. Cette haine dont il était l’objet permanent, lors de son séjour à  la Sorbonne, alors que l’Algérie secouait ses fers : «En pays étranger, avais-je le droit de regarder en face le dégoût de l’autre ? Quand sa haine n’avait pas de prise, elle pouvait le décomposer, je souffrais d’être l’objet de sa haine, et souhaitais oublier l’insulte; mais le jeu était tentant».

C’est probablement cette mauvaise expérience vécue qui lui inspire un mépris vigilant envers tous les ismes mortifères, dont le traditionalisme, dont il dit, dans Par-dessus l’épaule, qu’il «se nourrit da la haine de la vie. Se dévorant lui-même et de siècle en siècle, il se renverse dans le monstrueux et la démonie». C’était en 1988. Vingt ans plus tard, ce ne sont que bains de sang et feux provoqués par les haineux de tous bords et obédiences qui scandent le temps. D’o๠le caractère actuel de l’Å“uvre de Khatibi. Il importe de s’y replonger et d’en capter les silences, comme on le fait à  l’écoute d’une musique agréable à  l’âme .