Khalid Belhaiba, le luthier mélomane

Héritier du savoir-faire de son père et de l’école portant son nom, Khalid Belhaiba est le complice des plus grands luthistes du Maroc depuis des décennies. Ses instruments parcourent le monde et ramènent à  lui de plus en plus d’admirateurs.

Ahauteur de l’Hôtel des Arts de Dar Bouazza, une voiture s’engage sur une piste menant au discret atelier du maître Khalid Belhaiba. Quelques minutes plus tard, le conducteur venu de France spécialement pour récupérer son luth, fait la connaissance du maître luthier qui a assisté lui même Abdellatif, l’un de ses meilleurs élèves. Car il faut attendre au moins une année pour avoir un bijou du maître lui-même. «Il me faut à peu près 150 heures de travail, soit un mois par pièce. Les étapes techniques peuvent prendre du temps certes, car le bois doit prendre le temps de sécher, ce qui fait de l’humidité l’ennemie du luthier. Mais au-delà de cela, je ne peux confectionner un luth sans connaître son maître, son caractère et ses goûts… Sans essayer de m’imbiber de sa personnalité pour deviner ses désirs et ses besoins. Notre contact me hante durant toute la réalisation du luth», nous dit le luthier pour expliquer son indisponibilité. Passionné du luth et des luthistes, Khalid Belhaiba ne demande qu’à partager son savoir et son expérience. Il nous en parle généreusement. 

La famille Belhaiba se dédiait d’abord à la menuiserie et à la charpenterie bois. Hassan Belhaiba, père de Khalid, était alors connu pour son habileté et sa touche artistique acquise auprès de son maître italien. 

Au tout début… 

À l’époque, les luthistes juifs de Derb Lengliz pouvaient acheter leur instrument chez Baidaphone, la seule société à importer les luths d’Orient. Mais ils étaient incapables de les réparer en cas de problème. Les luthistes allaient alors à la rencontre de Hassan Belhaiba, connu pour sa finesse et sa délicatesse. Entre ses mains, on pouvait être sûr que l’instrument sera au moins bien traité, sinon complètement rénové. La passion du luth le prit et, dès lors, ne le lâcha plus…

«Dans le flou de ma mémoire, j’ai 6 ou 7 ans. L’odeur du cèdre m’hypnotise et me guide vers l’atelier de mon père. Il y règne un grand désordre et j’adore y jouer. Par la suite, mon père commence à m’apprendre à maîtriser le bois, chaque vendredi. Je ne ferme pas l’oeil de toute la nuit du jeudi. C’était au début des années 1970», se rappelle Khalid Belhaiba. Lorsqu’il confectionne son premier luth, il a dix ans. À dix-sept ans, c’est déjà un professionnel aguerri. À force de persévérance et de minutie, il assoie sa suprématie sur le marché du luth, en perpétuant le savoir-faire de son père et en étant plus à l’écoute des demandes particulières.  

À la fin des années 80, quelques rares commandes proviennent de musiciens ou de collectionneurs étrangers. Mais au début des années 1990, des Espagnols travaillant sur un projet culturel célébrant «5 siècles de la musique» en Espagne trouvent des difficultés à reproduire des instruments médiévaux. Le bouche à oreille les conduit à Khalid Belhaiba qui a fait montre d’une grande habileté. Sa réputation est ainsi faite et les demandes fusent de partout. Surtout vers le milieu de la même décennie, quand les guitaristes occidentaux commencent à se passionner pour le luth oriental. Aujourd’hui, ils viennent de France, d’Espagne, de Suisse, des USA… Et même les Orientaux, maîtres incontestés de la fabrication du luth, viennent découvrir le luth Belhaiba. 

Le luthier et le luthiste

Pendant longtemps, le travail du luthier marocain consistait à reproduire le luth oriental. L’artisan luthier s’arrêtait à cloner une réplique exacte d’un instrument fait en Irak par exemple. Avec le temps et avec l’évolution de la musique marocaine, les musiciens commencèrent à émettre des demandes précises, à exiger des sons.  «L’émergence des luthistes solistes a transformé le luth. L’école irakienne a commencé au milieu des années 40 avec Jamil Bachir qui a appris à jouer de l’instrument avec le maître turc Mohyddine Haidar. Mais ce n’est que dans les années 60 qu’on a entendu les premiers solos de luth. Au Maroc, c’est l’ami Saïd Chraïbi qui a révolutionné l’histoire du luth», témoigne Khalid Belhaiba. Né dans une famille d’artistes et habitués des visites des grands musiciens et chanteurs d’Orient, Saïd Chraïbi est tout de suite fasciné par les solos des frères Bachir. Dès le début des années 70, il vient chez mâalem Hassan pour demander des ajustements particuliers. «J’étais à l’école, alors. Mon père n’avait pas toujours le temps de répondre à la grande exigence de l’artiste. Il avait cette impatience de l’artisan qui n’aime pas qu’on lui montre son travail. Surtout que de grands artistes tels que Bidaoui, Kawakibi et Sellami venaient prendre un verre de thé à l’atelier et prenaient un luth en sortant, sans exigence aucune. Souvent, alors, Saïd Chraïbi se tournait vers mon frère Jamal et moi. On s’y appliquait assidûment en essayant de faire encore mieux que ce qu’il nous avait demandé», se rappelle Khalid Belhaiba. C’est grâce à ces demandes particulières et à cette exigence croissante de la part de musiciens et de solistes qu’une école marocaine de fabrication de luth est née. Elle porte incontestablement le nom de Belhaiba. Et le luth électrique alors ? Le luthier n’en dit mot, mais son sourire est éloquent, son regard crie au sacrilège…

Du devoir de transmission 

L’histoire du luth au Maroc retient aujourd’hui deux grandes écoles : Belhaiba à Casablanca et Belharbit à Fès. Ce dernier, gardant jalousement le secret du métier, ne transmit son art qu’à ses deux fils. «Les luths de Belharbit étaient des chefs-d’œuvre. Mais, le savoir-faire du père s’arrêta chez les fils qui n’ont pas transmis à leur tour. Je trouve cela malheureux», se désole Khalid Belhaiba dont le petit atelier est une sorte d’école d’enseignement et de perfectionnement pour qui bon voudra apprendre. Dès l’entrée, Léon, venu de France, parfait sa découpe d’un morceau de bois. Abdellatif, déjà luthier, est venu chez Khalid pour acquérir le savoir du maître. Abdellah, alias le poète, est une sorte de dilettante artiste-artisan, ayant la soif de tout mais peu de patience pour aller jusqu’au bout. Bouchta est venu depuis trois ans, fuyant un maître luthier avare d’enseignement. Mais Khalid se souviendra toujours de ce jeune homme, venu de Toulouse, acheter un luth. En voyant l’atelier, il demande s’il peut y faire un stage. «Un jour, au bout de trois mois d’apprentissage, il oublie son carnet de dessins dans un taxi. Il revient effondré, en pleurant si fort que je lui promets de tout reprendre à zéro avec lui ! En fait, cette passion l’avait sauvé d’une grave addiction à l’héroïne…», confie notre luthier. 

À ses jeunes enfants, Khalid Belhaiba laissera le temps de choisir s’ils veulent lui emboîter le pas. Car pour lui la passion n’est pas forcément héréditaire. Et seule la passion sauve l’art. D’ailleurs, Khalid Belhaiba accueille également des jeunes gens passionnés par le luth Belharbit qui n’a aucun secret pour lui. «En 2006, j’ai rencontré Si Ahmed Chiki, grand musicien andalou, tellement amoureux du luth Belharbit qu’il en a à peu près quatorze pièces. Après un échange riche, il m’envoie son fils Abdeslam Chiki pour lever le mystère sur le luth Belharbit. Laissez-moi vous dire que grâce à ce garçon, Belharbit a encore de belles années devant lui».