Kamal Hachkar : «L’identité plurielle peut contrer le radicalisme»

Le réalisateur du documentaire «Tinghir Jérusalem, les échos du Mellah» vient de lancer le teaser de son prochain film «Return to the homeland». Kamal Hachkar y questionne les notions du pays, du rapport à la terre et de la diversité, conjuguées au futur.

Dans le teaser, dévoilé en fin février, une jeune chanteuse du patrimoine judéo-marocain prend la route, avec son mari, à la recherche de leurs racines au Maroc. Une sorte de road-movie sur 4000 kilomètres qui amènera le jeune couple à multiplier les rencontres autour de la thématique du départ des juifs, mais surtout celle de leur retour. En effet, Neta Elkayam représente cette jeune génération de juifs marocains qui tente de rétablir des liens brisés par la grande Histoire. Une découverte, faite par le réalisateur Kamal Hachkar lors de son premier tournage, qui a fait germer l’idée d’un second travail sur la thématique. «Je savais que j’avais encore des choses à dire à propos de cette thématique de l’immigration et de l’exil. Etant moi-même enfant de l’exil, ce retour à la terre a ancré définitivement ma marocanité», s’exprime le réalisateur.

Et quoi de plus marocain que les chansons en darija par la jeune Neta ? «La musique est un territoire qui nous permet de nous retrouver, en ces temps de montée de radicalisme, ça transcende tous les clivages identitaires», explique Kamal Hachkar, pour qui chanter en arabe et en darija en terre d’Israël est un acte politique majeur en faveur de l’altérité, surtout dans un contexte de repli identitaire constant. Il en est de même au Maroc.

Tournage en trois temps

«Dans un contexte de montée de l’islam politique, je pense que réconcilier le Marocain avec son identité plurielle est le meilleur antidote à la radicalisation. Il faut transmettre cela à l’école, en direction du peuple. J’aurais pu, pour ma part, réaliser un travail intellectuel universitaire, de par ma vocation de professeur d’histoire, mais j’ai préféré la voie de l’art qui me donne une plus grande liberté d’exprimer toute une palette d’émotions», ajoute le réalisateur.

Le tournage de Return to the homeland a commencé en juin dernier  à Gibraltar à l’occasion du Festival international de world music qui rendait hommage au Maroc pluriel. Invité par Yan Delgado, directeur du festival, pour une projection du film  Tinghir, Jérusalem, Kamal Hachkar a eu l’idée d’impliquer Neta El Kayam dans les activités du festival. Une occasion de lui permettre de rencontrer  plusieurs artistes juifs et musulmans qui continuent à perpétuer l’idée de l’altérité, avec le Maroc comme horizon. «J’y ai filmé des images précieuses qui m’ont donné à voir ce qu’aurait pu être le Maroc si les juifs n’avaient pas quitté dans les années 50/60», s’émeut le réalisateur.

La deuxième partie du film a été tournée au Maroc, avec des personnages juifs et musulmans questionnant l’éventuel retour. Parmi eux, Fanny Mergui, militante aguerrie de la diversité et des droits humains, ou encore Hachkar père qui dialoguera avec ces jeunes gens revenus sur les traces de leurs pères.

La troisième étape du film exige un retour à Jérusalem, pour replacer Neta El Kayam dans son contexte familial, social et politique. Une étape nécessaire pour comprendre les motivations de la quête de source de la jeune chanteuse. 

«Ce film sera différent du premier. Principalement, parce que je ne serai pas présent dans l’image, mais plutôt à travers une voix réflexive qui ouvrirait la porte à des questionnements philosophiques sur le sens de la vie. Il sera meilleur que le premier.  Je sais qu’on m’attend au tournant!», plaisante-t-il… à peine.

Des soucis de sous !

Kamal Hachkar avoue être un stressé chronique. Il ne s’agit pas que d’une hypersensibilité de l’artiste, mais de problèmes bien réels rencontrés tout au long de la réalisation du film.  Déjà, les autorisations de tournage ont excessivement tardé. Bien que le Centre cinématographique marocain soit parfaitement apte à délivrer ce permis, c’est le ministère de la communication qui s’en charge. «Ce ne sont peut-être que des supputations paranoïaques de ma part, mais j’ai eu l’impression que le ministre Mustapha Khalfi ne voulait pas prendre la responsabilité d’une autre polémique liée à la thématique de mes films», confie le réalisateur. 

Au sujet de la polémique suscitée par son premier film, Kamal Hachkar ajoute : «J’aurais pu porter plainte contre ceux qui m’accusaient de toucher de l’argent d’organismes sionistes. Mais pour tout vous dire, ils me font surtout rire», répond le réalisateur qui n’a pas le temps à ces «sornettes». Le financement de son film est, d’ailleurs, une réelle source de stress pour lui. Bien qu’accueilli à bras ouverts depuis le succès de son premier film, le réalisateur continue à batailler pour trouver des fonds. Et ce en partie par sa faute, puisqu’il avoue «faire les choses à l’envers». N’attendant pas de rassembler les fonds nécessaires avant de débuter le tournage, le réalisateur préfère agir par étape, afin de ne pas laisser filer les occasions uniques. «J’aurais pas pu saisir ces instants magiques à Gibraltar, si j’avais attendu de boucler le financement», justifie-t-il.

Ainsi, il a pu compter sur le soutien immédiat de la Fondation Hassan II, de la province de Tinghir et des instituts français du Maroc. Des appuis financiers lui sont également parvenus de plusieurs compagnies nationales et de particuliers marocains sensibles à la thématique du film. Kamal Hachkar n’a pas hésité non plus à lancer une campagne de crowdfunding qui a pu collecter 15 000 euros supplémentaires. Mais le budget est loin encore d’être bouclé pour Kamal Hachkar qui n’aime pas lésiner sur les moyens. Il se donne encore quelques mois, pour finir et peaufiner son œuvre qu’il désire «belle» et bien prête pour début 2017.