Juifs et Arabes : pour ne pas oublier le passé commun

Avant que l’histoire ne fût prise de convulsions, séparant juifs et Arabes, les deux communautés entretenaient des relations de voisinage, parfois tendues, mais fortes. De cette mémoire,
on s’efforce d’effacer les traces, que de bonnes volontés s’efforcent de restituer.
La quatrième édition des Andalousies Atlantiques (du 1er au 3 novembre, à  Essaouira)
s’inscrit dans cet élan, exhumant le patrimoine musical judéo-arabe.

Recréer symboliquement, en plein cÅ“ur d’une cité océane, Essaouira, une Méditerranée des rencontres, autrefois ancrée en Andalousie, aujourd’hui improbable, est le devoir éthique que s’assignent les Andalousies Atlantiques. Cette fois-ci, c’est sur l’harmonieuse cohabitation entre juifs et Arabes musulmans, sur le territoire musical, que l’intérêt est centré.

Entre juifs et Arabes, une longue histoire, tantôt paisible tantôt tourmentée, parfois heureuse parfois tragique, au gré des douceurs ou des tremblements du temps. Lorsque les croisés investirent, en 1099, Jérusalem, dans le dessein d’y réimplanter le christianisme, après avoir passé au fil de l’épée tous les musulmans, les juifs s’interposèrent vaillamment. Impitoyables, les croisés les trucidèrent. Musulmans et juifs, qui avaient miraculeusement survécu, se réfugièrent dans les synagogues. Ils furent exterminés sans quartier. Mémorable page d’histoire que celle-là , qui voit les fils d’Abraham communier par leurs sangs mêlés !

Astreints à  un impôt spécial de capitation (jizya) et pourvus du statut de dhimmis («protégés»), les juifs, dans les pays musulmans, étaient maintenus dans une condition inférieure. Mais les califes, les rois et les roitelets se permettaient quelques libertés avec une sévère interprétation du Pacte de Omar qui, depuis 635, régissait les rapports entre la Oumma et la communauté des gens du Livre (Ahl al-kitab). De cette souplesse, les juifs bénéficièrent amplement pendant la radieuse parenthèse andalouse, o๠régnait un climat d’extraordinaire effervescence intellectuelle, entretenu par les savants juifs et arabes.

En Andalousie, savants juifs et arabes Å“uvraient, en chÅ“ur, pour le progrès de l’humanité
Ayant pris son envol depuis Bagdad, un immense mouvement scientifique, abreuvé aux sources grecques, persanes ou indiennes, se posa sur les rivages andalous, o๠il fut cueilli, poli et affiné par les chercheurs arabes et juifs. Ils allaient devenir le ferment de ce qu’est l’Europe savante d’aujourd’hui. Ce fut grâce à  leurs traductions en langue arabe des grands classiques de la pensée grecque que l’Occident chrétien découvrit Aristote, Platon, Parménide et Hippocrate, retraduits en latin par les érudits juifs. Ce fut grâce à  leur génie inventif que maintes découvertes décisives furent possibles, depuis l’algèbre et les chiffres arabes jusqu’au calcul intégral et aux racines cubiques, en passant par le triangle et la détermination de la valeur de pi.

Temps béni o๠se côtoyaient, se coudoyaient, s’assemblaient Ibn Tofail, Maà¯monide, Ibn Hazm, Salomon Ibn GabirolÂ… pour verser, controverser, disserter, sans préjugé confessionnel ni sentiment de prévalence linguistique. Bien au contraire. Moà¯se Ibn Ezra soutenait que la langue arabe était la plus belle et que la poésie arabe devait servir de référence absolue à  la poésie hébraà¯que. De son côté, le musulman Saà¯d Ben Sena Al Moulk louait le juif Maà¯monide en ces termes : «La médecine de Galien ne soigne que le corps, celle d’Abou Amran (Maà¯monide) convient en même temps au corps et à  l’esprit». Juifs et Arabes savaient mutuellement s’apprécier. Les souverains s’entouraient de conseillers juifs. Ainsi le calife omeyyade Abd al-Rahman III, qui fit de son médecin Hasday Ibn Shaprout son éminence grise.

Grenade tomba en 1492. Ferdinand d’Aragon et Isabelle la Catholique s’en saisirent. Le rêve andalou, qui avait fortement décliné, vira au cauchemar. Epuration par la torture et le bûcher, supplices effroyables et procédures expéditives d’expulsion formaient l’alpha et l’omega du peu charitable argumentaire à  l’encontre des «hérétiques», préférentiellement les juifs. Ceux qui eurent la vie sauve tournèrent résolument le dos à  l’Europe catholique, pour chercher refuge sous les cieux musulmans, jugés plus cléments. Soit au Maghreb, oà¹, avec les Morisques immigrés (musulmans d’Espagne convertis de force au catholicisme après la reconquête chrétienne, avant d’en être chassés, en 1609), ils firent éclore, dans leurs cités d’accueil, une architecture, une pensée, une poésie, un jardin, bref un art de vivre transposé de l’Andalousie perdue. Soit dans l’empire ottoman, qui fit dire au poète juif Shaul Anwar : «De Moà¯se j’ai reçu ma foi, mais je vis sous l’égide de celle de Mohammed. Généreux, l’Islam m’a accordé son hospitalité et c’est de la rhétorique du Coran que je tire ma science. J’adore le Créateur en tant qu’adepte de la religion de Moà¯se, mais cela n’affecte nullement mon amour pour le peuple d’Ahmed». Formidable profession de foi, à  rappeler à  tous les éboueurs d’une histoire commune peu commune !

Aux lois discriminatoires sur les juifs, le Roi Mohammed V opposa un refus catégorique
Plusieurs siècles plus tard, les foudres de l’Apocalypse s’abattirent sur les juifs. L’Europe nazifiée fomenta leur mise à  mort. Le Maroc, alors sous tutelle française, était soumis aux autorités vichystes, qui dictaient leurs lois, par le truchement de la Résidence générale. Elles étaient impitoyables pour les juifs marocains. Mais le Roi MohammedV fit front. Recevant une délégation juive lors de la fête du Trône, il la rassura : «Tout comme les musulmans vous êtes mes sujets et, comme tels, je vous protège et je vous aime. Les musulmans sont et ont toujours été vos frères et vos amis. Je puis vous assurer que, de mon côté, j’entends conserver vis-à -vis de vous et de vos coreligionnaires la même considération et vous faire bénéficier de la même sollicitude».

Mais à  chaque soubresaut de l’histoire, les juifs fuyaient les pays arabes. Au Maroc, par exemple, s’ils représentaient 10% de la population en 1947, ils étaient 70 000 au début des années soixante, 30 000 après la Guerre des six jours ; aujourd’hui, ils sont à  peine quelques centaines. Chose inconcevable : cette longue et belle histoire judéo-arabe, dont nous avons conté de menues tranches, se trouve balayée par des vents dévastateurs. Faute de transmetteurs. Sciemment. Les manuels d’histoire la passent sous silence, amputant les Marocains d’un pan important de leur mémoire, les médias n’en font pas cas, les jeunes n’en retrouvent aucune trace. Pourtant, la présence juive a été marquante, surtout dans l’artisanat et la musique.

Les chanteurs juifs marocains se sont illustrés aussi bien dans les registres liturgique que profane
C’est en grande partie grâce aux juifs chassés du paradis andalou, rappelle Mohamed Aydoun dans son ouvrage Musiques du Maroc (Eddif, janvier 2001, 190 p., 70 DH), que la musique andalouse a pris souche à  Fès, Tétouan et Chaouen. Ils en étaient de fervents adeptes, depuis que Ali Ibnou Nafià®, alias Ziryab, célèbre codificateur de la nouba, fuyant Bagdad, avait été reçu et bien traité par Mansour El Yahoudi, alors premier musicien de la cour de Cordoue ; ils en devinrent les passeurs. Plus tard, ils contribuèrent amplement à  l’introduction du tarab al gharnati. «Les écrits et documents disponibles montrent que le développement de ce style au Maroc est dû soit aux juifs marocains, soit à  des familles algériennes qui sont venues s’installer au Maroc (Oujda, Rabat, Fès et Tétouan) à  la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle», écrit Aydoun. Le maâlem Ayyouch en fut l’un des maà®tres incontestés.

Les chanteurs juifs marocains s’illustrèrent dans d’autres registres, aussi bien liturgique (le hazanout, ou chant solo, le pioutim, chant en chÅ“ur sans instrument d’accompagnement) que profane (hawzi, chaâbi algérien, flamenco, jazzÂ… parfois mélangés). Joseph, Panon Pishan, David Iflah, Chikh Zouzou (Ben Soussan), Chikh Lili Lâabassi (Ajini, ajini), Zahra Lfassia (Laâroussa), Salim Lahlali (M’hanni ezzine), Albert Souissa (Ya rabbi Lahnine), Félix Lmaghribi (Lâattar ya lâattar), Sami Lmaghribi (Qaftanek mahloul ya lalla) et tant de chanteurs juifs ont illuminé les scènes, écumé les ondes, enchanté les cabarets élégants, puis sont tombés dans l’oubli coupable.

Les Andalousies Atlantiques envisagent de perpétuer le souvenir de la co-présence judéo-arabe, en musique essentiellement. Elles nous proposent un voyage nostalgique, guidé par des mentors de choix. Ils s’appellent Maurice El Medioni, dont on dit qu’il est l’inventeur du piano oriental ; Haà¯m Louk, rabin de la communauté juive marocaine de Los Angeles et maà®tre du chant liturgique; Mohamed Benomar Ziani, le Paganini marocain dont la curiosité musicale est sans rivages et pour qui le répertoire judéo-arabe n’a aucun secret ; Samira Kadiri, sublimement versée dans le chant séfarade; l’immense Hayat Boukhris, voix époustouflante du malhoun, de l’andalou et du gharnati, en reconnaisance du rôle déterminant des juifs dans l’épanouissement de ces genres au Maroc. Sans oublier Abdessadek Chaqqara, réincarné, en la circonstance, par Thami Harrak, une promesse de jouissances mystiques. Rien de tel qu’un embarquement immédiat dans ce train pour qui désire goûter à  des fruits aujourd’hui défendus.