Journal d’un corps-objet

Fable cruelle et d’une implacable lucidité, «Lorsque j’étais une Å“uvre d’art» d’à‰ric-Emmanuel Schmitt dénonce le culte des apparences et le triomphe des imposteurs.

Dans les romans, les rencontres sont souvent «providentielles», «inoubliables». celle-ci est un désastre cruel : c’est un raté qui tombe sur un taré. Sur cette falaise abrupte, le raté n’a pas de nom, peu de caractère, peu d’espoir. Il gémit, se lamente. Il va sauter d’un instant à l’autre, pour en finir avec cette existence médiocre, pour abîmer ce visage quelconque, pas assez aimable, pas même assez laid pour être remarqué. Dur, dur d’être le cadet des Firelli, les plus beaux jumeaux de la terre. «Je ne souhaite à personne de cohabiter, dès l’enfance, avec la beauté», soupire-t-il. «Entrevue rarement, la beauté illumine le monde. Côtoyée au quotidien, elle blesse, brûle et crée des plaies qui ne cicatrisent jamais».

C’est ici qu’intervient le taré. Qui a un nom, lui, et des plus grandiloquents : Zeus Peter-Lama, mesdames et messieurs, le plus grand artiste de tous les temps, proclame-t-il fièrement. Et d’ajouter, en exhibant la rangée de pierres précieuses qui lui sert de dentition : «Sans moi, l’humanité ne serait pas ce qu’elle est».
Un pacte diabolique découle de cette rencontre entre l’ego boursouflé et l’ego inexistant : le rescapé vend son âme (son corps, surtout) à Zeus, qui le modèle, le tord, le triture à sa guise, y appose sa signature, l’expose comme son œuvre la plus grandiose, la plus «radicale»: Adam bis est né. L’humain devenu objet (d’art, si vous voulez) est enfin reconnu, célébré, fiévreusement. Docile créature/création, elle subit sans broncher les coups de scalpel mais aussi la manipulation mentale d’un artiste pervers narcissique, persuadé de faire mieux que la Nature elle-même : «Regarde ce à quoi elle arrive, la Nature, lorsqu’elle se dépasse : la beauté. Quelle misère ! C’est d’une banalité. Il n’y a rien de plus interchangeable que la beauté. Une rose, c’est beau. Dix roses, c’est cher. Cent roses, c’est ennuyeux. Mille roses, tu repères le truc, l’imposture éclate : la Nature n’a aucune imagination». Mais l’euphorie passée, Adam réalise son effroyable tragédie : un monstre froid, un mégalomane sans scrupules l’a défiguré, l’a dépouillé de son humanité.

Un appel à l’éveil des consciences

Cette fable surprenante, pleine de cynisme, fait froid dans le dos. Comment la fourberie peut-elle triompher à ce point ? Comment l’humanité peut-elle vouer un tel culte aux apparences trompeuses, consacrer la vacuité, le charlatanisme, porter aux nues les loups de Wall Street et de Guggenheim ? Les dérives de l’art contemporain illustrent ici ce culte des illusions clinquantes : Jay K.O, par exemple, est un artiste tout en muscles, très prisé par les collectionneurs. Dans le musée, il «prend son élan du fond de la salle pour s’écraser à toute vitesse sur un panneau accroché au mur – les brancardiers le ramassaient, les infirmiers le réanimaient et il réalisait une œuvre toutes les trois heures». Multipliant les coups médiatiques, les artistes courent après «la gloire, la beauté, l’argent» au détriment de l’art. Dupé, réduit à un troupeau bêlant et abêti, le public acquiesce, avale les mensonges les plus éhontés.
Éric-Emmanuel Schmitt nous invite à nous soulever, à éveiller nos consciences, à cesser d’avaler les couleuvres, les marchandises périmées, les discours toxiques, abrutissants, les poisons de l’âme. Une lecture vivifiante, à longuement méditer.

«Lorsque j’étais une œuvre d’art», Éric-Emmanuel Schmitt. Le Livre de poche. 2004. 253 pages. 80 DH chez Livremoi.ma.