Jilali Gharbaoui : voyage au bout de la lumière

Hanté par ses tourments, incompris de son vivant, Jilali Gharbaoui s’est jeté à  corps perdu dans la peinture, son unique source de clarté.

Une photo des années 1950 nous le montre, encagé dans un costume gris à rayures, le front plissé, l’œil perdu, presque hébété. «Il regardait fixement tout nouveau visage», se souvient l’historien de l’art Azzouz Tnifass, invoquant des peurs d’enfance jamais vraiment exorcisées.
Sur un autre cliché, pas l’ombre d’une angoisse. Gharbaoui a tombé son sévère déguisement de banquier, brossé la laque qui étouffait son épaisse crinière. Le voilà assis, coudes contre le dossier d’une chaise, beaucoup plus serein dans une chemise noire et ce qui semble être son atelier, son abri. Le beau regard tragique est, cette fois-ci, assorti d’un mince sourire. Quelle est cette lumière qu’il contemple ainsi d’un œil presque apaisé ?

«La quête de la lumière est pour moi capitale. La lumière ne trompe pas. Elle nous lave les yeux», déclame l’artiste en 1967, avant de se rembrunir : «Une peinture sans lumière ou une peinture intellectuelle fausse notre vision et notre rapport avec le monde». Qu’éprouverait le père de l’art moderne marocain à la vue des caniches roses et bleus de Jeff Koons, des ridicules boîtes à pharmacie de Damien Hirst ? Que penserait Gharbaoui de ces superstars faussement subversives ? De cet art contemporain obnubilé par sa valeur spéculative et passé maître dans «la sublimation du médiocre», comme le décrit -et le décrie- Jean Baudrillard ?  

«Un grand enfant qui peint»

«Mes recherches en peinture et dans mon âme me poussent à exprimer une forme ronde qui reçoit la lumière du soleil et la répand sur le sol», griffonne Gharbaoui d’une main nerveuse, dans un candide mélange d’arabe et de darija. «C’est un grand enfant qui peint. La meilleure essence dans la création, c’est la pureté, c’est l’enfance. Je vois dans sa peinture un enfant qui n’a pas joué, qui n’a pas vu de clown», devine le peintre Mohamed Bennani.  
L’abstraction est l’art fétiche de Gharbaoui, son dada, qu’il enfourche pour s’élever au-dessus des tourments et fuir une figuration jugée peu expressive et dépassée. «On voit apparaître l’art abstrait chez Jilali Gharbaoui dès 1955, celui pour lequel nous avons les tableaux les plus anciens», affirme l’historien de l’art Jean-François Clément, qui distingue dans l’œuvre du peintre deux styles dominants : l’abstraction géométrique, ordonnée, méticuleuse, «obéissant à une logique structurelle» et l’abstraction lyrique, plus libre, plus volcanique, plus «improvisée». «L’abstraction comme choix personnel, voilà ce qui confère à Gharbaoui la dimension du peintre fondateur», soutient l’écrivain et chercheur Farid Zahi. «Fondateur, il l’est notamment par sa volonté de s’ériger en artiste rebelle, loin des contraintes externes d’une création soumise à la doxa».

Ni l’académisme ni l’impressionnisme (l’orientalisme ? Pfeuh !) ne trouvent en effet grâce aux yeux du précurseur. «Mon travail personnel a toujours été un effort de dépassement», assure celui qui, comme son ami Henri Michaux, aime «le mouvement qui rompt l’inertie, qui embrouille les lignes, qui défait les alignements, débarrasse des constructions. Mouvement comme désobéissance, comme remaniement».
Mais aussi comme déni d’une sombre réalité. Jean-François Clément imagine «quelque chose d’à ce point indicible que Jilali Gharbaoui choisit de refuser toute parole explicative et même toute peinture figurative ou narrative qui aurait été trop explicite». Moins elliptique, le psychanalyste Nabil Ghazouane soupçonne des abus sexuels durant l’enfance.

De retour, l’enfant prodigue reçu avec hostilité

Une enfance, il est vrai, atroce. Orphelin à deux ans, le petit Jilali est recueilli brièvement par son oncle avant d’être expédié pour de longues années à un orphelinat de Jorf El Melha. «Ainsi abandonné, il connaît très tôt les horreurs de la rue. Il ne garde en mémoire ni l’image stimulante du père ni l’amour sécurisant de la mère. Il a toute sa vie, la blessure du vide affectif et sera constamment en quête d’une tendresse impossible», s’émeut Kacem Belouchi. Adolescent, Gharbaoui peut enfin fuir sa douloureuse bourgade natale pour Fès où il distribue les journaux le matin, étudie la plomberie l’après-midi et dessine le soir. Très vite, tuyauteries et robinets sont remisés au placard, car la vie esquisse enfin un infime sourire à Gharbaoui : Ahmed Sefrioui, alors directeur des Beaux-arts de Rabat, remarque à l’académie de l’art de la ville ce jeune passionné et l’aide à décrocher une bourse.   

Nous sommes en 1952. Par un matin brumeux, Gharbaoui quitte son impériale province, bien décidé à empoigner Paris. Le néophyte y use les bancs des Beaux-arts, commence à taquiner l’abstraction, sa muse, mais aussi la bouteille et les drogues avec, entre autres drilles, le poète et peintre Michaux. Une époque féconde, plus ou moins amène, qui tournera vite court.
«Revenu au Maroc, j’ai senti qu’il fallait sortir de nos traditions géométriques pour faire une peinture vivante : donner un mouvement à la toile, un sens rythmique et le plus important, en ce qui me concerne, trouver la lumière», raconte Gharbaoui dans la revue Souffles.  

L’art abstrait, envers et contre tous

Mais à Rabat, l’artiste est rattrapé par ses démons : le public marocain, habitué à l’art naïf et à l’orientalisme, goûte peu l’étrange travail du peintre, tout en nervures, en éruptions, et le lui fait savoir impitoyablement, dès la première exposition. Les commentaires sur le livre d’or sont de fiel : «O art que de méfaits ne commet-on pas en ton nom», y lit-on, entre autres piques venimeuses. De désespoir, l’artiste incompris se tranche les veines mais survit à cette première tentative de suicide. «Il se voyait en fils prodigue qui n’a pas apporté de son voyage la richesse attendue», se désole Azzouz Tnifass.

Mais pourquoi le public, qui aurait pu se contenter d’une froide indifférence, a si violemment, si bruyamment rejeté l’œuvre de Gharbaoui ? Kacem Belouchi avance cette explication : «Au début de l’indépendance, une lutte farouche est menée contre le marasme culturel légué par l’administration coloniale. Un conservatisme étriqué, incarné par l’élite politique nationaliste au pouvoir, considère scandaleux voire dangereux tout ce qui lui paraît hors de la tradition. La modernité est reçue avec méfiance et suspicion». Ce climat de haine pousse Gharbaoui une nouvelle fois au suicide. Éploré, il se jette dans le Bouregreg mais est sauvé in extremis. Farid Belkahia lui cède alors sa bourse à l’académie de Rome. Un périple en compagnie de son ami Melehi qui le fatigue plus qu’il ne le soulage à vrai dire, car le voilà déjà de retour au Maroc, malade et brisé.

En 1957, Gharbaoui trouve refuge à Azrou, dans le monastère de Tioumliline où la nature et des moines accueillants le réconcilient presque avec la vie. «La série de paysages (inspirés de la région, ndlr) atteste d’un calme serein, presque mystique, où le peintre réapprend à regarder, à ouvrir les yeux sur le monde vivant», s’émerveille Farid Zahi. «On y sent une joie interne, une sérénité intarissable, presque un émerveillement devant l’existence du dehors». L’ardeur des premiers jours est retrouvée, les œuvres abondent mais, hélas, pas pour longtemps. En 1968, le monastère est fermé par les autorités pour «prosélytisme». L’artiste perd son paisible cocon et rien ne l’en consolera jamais : ni l’alcool, ni les psychotropes, et encore moins ses incessants allers-retours à l’étranger. Pas même la peinture, «témoignage de l’intensité d’un monde tragique vécu par un moi non moins tragique», résume Farid Zahi.  
En avril 1971, le pionnier de l’art moderne marocain est retrouvé inerte sur un banc public du Champ-de-Mars à Paris. Terrassé, à 41 ans, par son profond mal-être et l’indifférence, l’insensibilité des hommes. «Exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l’empêchent de marcher» ; comme l’Albatros de Baudelaire, Jilali Gharbaoui étincelait parmi ses toiles et s’étiolait parmi ses «semblables», qui ne le vénèrent, ne le plagient avidement que depuis qu’il est mort.

 
* Pour aller plus loin : «Regards sur l’œuvre de Gharbaoui», compilation des œuvres et témoignages autour de la vie et du parcours de l’artiste, par Bank Al-Maghrib.