Jean Nouvel, l’architecte qui donnera une à¢me à  Tanger-Med

En un peu plus de trente ans, Jean Nouvel a engrangé pas moins de quinze distinctions, dont le très convoité Prix Pritzker, reçu en 2008, qui scelle le parcours flamboyant de cet acteur majeur de la scène architecturale mondiale.
Nous l’avons rencontré à  Tanger Med, dont il a créé le plan d’aménagement urbain, et il a bien voulu nous livrer quelques confidences qui éclairent sa personnalité.

En ce lundi 23 novembre, le dessus du panier de l’architecture marocaine n’a pas hésité à braver la distance pour faire le chemin jusqu’à Tanger Med où, le mondialement connu, Jean Nouvel, devait exposer les grandes lignes de la charte d’architecture et d’aménagement du complexe portuaire Tanger Med. C’est dire comme est haute l’estime en laquelle est tenu le réalisateur de l’Institut du monde arabe. Ce magicien du transparent est tout simplement l’architecte le plus inventif des trente dernières années. Mieux : une légende. Une légende qu’il ne cesse lui-même de tisser avec force œuvres phare, ouvrages lumineux et audaces jubilatoires, mais aussi à coups de colères olympiennes, de ruptures irréparables et de provocations intempestives.

Par marque d’affection, Brad Pitt baptise sa fille Shiloh Nouvel

Etant une personnalité hors-normes, Jean Nouvel ne laisse pas indifférent ; il y aurait autant de personnes qui ne peuvent le voir en peinture que celles qui lui vouent un culte. A l’exemple du couple Brad Pitt-Angelina Jolie qui, par affection pour l’architecte, a baptisé sa première fille Shiloh Nouvel. «Je savais que Brad Pitt était un passionné d’architecture. Je l’ai rencontré à Los Angeles et il m’a dit tout le bien qu’il pensait de mes travaux. J’en ai été flatté. Mais je ne pouvais imaginer qu’il pousserait la considération qu’il avait pour moi jusqu’à donner mon nom à son enfant. Je l’ai appris par la presse et j’en ai été ému».
Ce qui est saisissant chez le personnage, c’est qu’il ne correspond nullement à la représentation convenue de l’artiste, car il en est un indéniablement. L’on attend à subir un être souffreteux, mal dans sa peau, perdu de doutes et obsédé de tics ; et l’on se réjouit de tomber sur un immense gaillard, à la carure de troisième ligne de rugby (ce qu’il fut dans son jeune âge), pourvu d’une inépuisable exubérance et d’une invincible certitude de soi. Ce qui le rend encore plus fréquentable, c’est qu’il se revendique viveur effréné. Biberonné à la truffe et au foie gras dans son Lot-et-Garonne natal, si bouillonnant de saveurs, Jean Nouvel est friand de bonne chère, dont il ne se repaît jamais. «Je suis un hédoniste qui ne saurait cacher sa religion. J’aime bien manger, j’aime boire; je cultive tous les plaisirs de la vie. Si j’ai une quelconque tendance masochiste, elle doit être bien cachée quand même», confesse-t-il en riant. A en juger par le volume que commence à prendre ses poignées d’amour, il ne fait aucun doute que ce mystique de l’architecture n’a rien d’un moine qui aurait fait vœu d’abstinence de toutes les délices tentatrices.
La légende veut que Jean Nouvel se pare exclusivement de noir. Et c’est tout de noir vêtu qu’il est apparu à Tanger Med. «A Paris, je suis connu comme l’homme en noir mais ce n’est que partiellement vrai. Pendant la saison estivale, je troque le noir, qui me devient inconfortable, contre le blanc, puis je le remets le reste de l’année. Ceci dit, j’avoue que je suis aimanté par la couleur sombre. J’estime qu’elle est la plus intense et la plus mystérieuse. Le noir est le ton de la nuit, mais aussi la révélation de toute lumière. Celle-ci n’existe que par rapport à l’ombre. Mais ce qui m’attire le plus dans cette couleur, c’est sa dimension mystérieuse. Il y a, je pense, dans le noir quelque chose qui est lié à la fois aux origines et à l’éternité». Propos que ne renierait sûrement pas Pierre Soulages, ce «peintre du noir et de la lumière» dont Jean Nouvel parle pieusement. D’ailleurs, l’architecte se plaît en la compagnie des artistes, sans doute parce qu’il se destinait à une carrière artistique avant d’en être fermement détourné. «Je désirais de toute mon âme devenir peintre. Je m’en sentais la vocation. Il fallait passer par les beaux-arts. Quand j’ai fait part de mon vœu à mes parents, ils m’ont répondu qu’ils refuseraient de me payer des études qui me mèneraient à un métier incertain et précaire. Alors, je me suis tourné vers l’architecture», raconte-t-il sans une once d’amertume. Voilà la future étoile de l’architecture faisant route vers Bordeaux, avec comme seul viatique son souci de l’excellence. Aux beaux-arts, section architecture, de la cité girondine, Jean Nouvel brilla. Deux ans plus tard, il excella, en étant admis le premier au concours d’entrée à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Là il se fit remarquer. Tant et si bien que Claude Parent, inspiré rénovateur de l’architecture française, le prit en main, lui enseigna toute sa science, puis en fit son assistant, de 1967 à 1970. Mais rebelle aux tutelles, si flatteuses ou glorieuses fussent-elles, l’élève se mit en tête de voler de ses propres ailes. C’est ainsi que Jean Nouvel créa sa première agence avec François Seigneur.

Féru de la transparence, il a fait, à ses débuts, grand usage du verre
Affichant une aisance insolente dans la conception architecturale aussi bien de grands travaux (Institut du monde arabe) que de musées (le Musée du Quai Branly à Paris) comme de fondations (Fondation Cartier à Paris) ou de salles de spectacle (Théâtre municipal de Belfort) ou encore de logements sociaux (Nemansus1 à Nîmes)…, il força le respect de ses pairs. D’autant qu’il imposa l’usage du verre, seule substance susceptible d’induire cet effet de transparence dont il a la religion. «J’avais longuement réfléchi sur ce que c’est que la matière et donc la lumière. C’est cette réflexion sur la matière, la lumière, l’éphémère face à l’éternel et au pérenne qui m’avait fait user abondamment, d’un des matériaux essentiels à l’époque, qui était le verre, et dont l’avantage était d’offrir des possibles que nous n’avions pas avant. Il est bien entendu que la transparence «pornographique», qui met tout à nu, m’horripile. Pour moi, la vraie transparence consiste à révéler ce qu’on choisit de montrer. Et c’est la révélation de tous les jeux de contre-jour, de lumière, de ponctuation de lumières, qui est rendue possible grâce au verre», explique Jean Nouvel.

Il ne cesse de secouer le cocotier de l’architecture française, on le prend pour un illuminé

Dès son entrée en architecture, Jean Nouvel part à l’assaut d’une architecture française s’identifiant trop souvent, comme disait Marcel Proust à propos de la littérature de son époque, à un trottoir roulant, au défilement continu, monotone, morne, indéfini. Au fil du temps, il s’affirme comme un bretteur, un pourfendeur hilare et furibond des idées molles et des médiocrités frileuses. A plusieurs reprises, il est entré en dissidence avec l’ordre architectural établi. C’est dans cette vue qu’il lance le mouvement Mars 1976, contribue activement à la création du Syndicat de l’architecture pour contrer l’ordre des architectes, concocte un contre-concours international pour l’aménagement des Halles de Paris, et dirige l’Association plaidant en faveur de la sauvegarde des usines Renault. Autant de prises de positions, fondées sur des convictions profondes, qui donnent de l’urticaire à de nombreux installés. Lesquels, par vachardise, le traitent tour à tour d’agitateur néfaste, d’illuminé, de fou furieux ou de mégalomane. Et c’est probablement à cause de leur influence que ses propositions pour les Halles de Paris dans le grand stade de Saint-Denis ont été rejetées sans autre forme de procès puisque son projet de Tour sans fin, dans le quartier de la Défense, demeure, à ce jour, dans les tiroirs «compétents» .
Ces complots ourdis contre sa personne ne dissuadent pas Jean Nouvel de pousser des coups de gueule ou de dégainer sa plume fourbie quand il le juge nécessaire. «On me prête à tort une manie de dénigrement. Il m’arrive d’apprécier des choses et d’exprimer ma satisfaction. Mais on n’y accorde aucun intérêt. En revanche, quand je m’insurge, cela fait des vagues. Et je ne m’insurge pas sans rime ni raison. Seulement lorsque je me retrouve en face de constructions qui enlaidissent la ville et gâchent ainsi le plaisir des habitants de s’y promener. Il serait inadmissible que le Grand-Paris, par exemple, initié par le président Nicolas Sarkozy, soit réduit à un métro automatique sans prise de considération de ce qu’il y a autour de chaque voie de communication. En tout cas, j’ai été éduqué par mes parents, qui étaient enseignants, à dire ce que je pense en toute sincérité. C’est parfois dangereux pour moi, mais je n’aurais accompli que mon devoir moral. Et de surcroît, c’est un droit».
Mais si Jean Nouvel n’est pas toujours en odeur de sainteté en son propre pays, il trouve grâce aux yeux des Allemands, des Suisses, des Japonais, des Espagnols, des Américains ou des Emiratis, qui s’attachent ses services. Et maintenant des Marocains, vu qu’il supervise actuellement, à la demande de TMSA, des travaux d’aménagement du complexe portuaire Tanger Med, que l’Atelier Jean Nouvel accomplit. Gageons que ce sera de la belle ouvrage.