«Je suis peu optimiste concernant l’état du monde, mais j’ai beaucoup d’espoir dans la nouvelle génération»

Réalisateur plusieurs fois récompensé, Elia Suleiman est venu présenter son dernier film «It must be heaven» et converser devant le public de la 18e édition du Festival international du film de Marrakech.

Vous êtes de retour au festival encore une fois. Quel regard portez-vous sur son évolution ?
Je trouve que le festival s’est confirmé dans son approche d’encouragement du cinéma émergent. A mon sens, il a perdu en francophonie et gagné en professionnalisme et en maturité. Il ressemble davantage aux grands festivals internationaux, avec un cachet qui lui est propre. Personnellement, j’aurais aimé donner plus aux étudiants, comme la dernière fois dans l’école de cinéma.

Avez-vous l’impression que le cinéma de demain sera différent ?
J’ai l’impression que la nouvelle génération s’avère plus pacifiste, activiste, mais non partisane, antimondialisation et pourtant ultra-connectée. La question de l’identité s’est métamorphosée en se détachant du territoire et de la nationalité, pour embrasser les préoccupations internationales. Et sincèrement, je pense que cette vision convient mieux au cinéma, puisqu’elle éclate les frontières et les différences. La jeunesse a un sentiment organique de la liberté. Elle est pour eux un acquis naturel. Ce qui la rend presque dangereuse pour les institutions traditionnelles. Disons que je suis peu optimiste concernant l’état du monde, mais j’ai beaucoup d’espoir dans la nouvelle génération.

Cette question de l’identité hante-t-elle votre cinéma ?
Personnellement, je me sens émancipé de la question de l’identité. C’est le discours postcolonial qui nous inflige cet étiquetage et pas qu’au niveau de la Palestine, mais aussi au niveau arabe, africain, ou même féminin. On parle forcément de «femme» réalisatrice, de réalisateur palestinien, africain, alors qu’on parle des réalisateurs occidentaux sans mentionner l’origine. C’est un discours qui sévit dans toutes les idéologies racistes et discriminatoires, qui tend à ghettoïser la création.

Comment préserver son sens de l’humour du sarcasme dans un monde de plus en plus sombre ?
C’est justement cela qui fait naître l’humour noir. Disons que l’humour et la violence sont les revers d’une même médaille. C’et dans un environnement géopolitique noir et violent que va émerger le rire. C’est dans les ghettos qu’on va trouver les meilleurs gags, parce le rire est une forme de résistance en soi. Surtout que le pouvoir n’aime jamais l’humour caustique et critique, tant il y a une sorte de magie à méditer en riant.

Vous dites souvent que vous avez peu d’espoir concernant le monde. Et pourtant vous continuez à faire des films et donc vous espérez bien quelque chose ?
C’est clair. Si je n’avais plus du tout d’espoirs, je cesserai de faire des films. Regardez, rien que les titres de mes films «Intervention divine», «It must be heaven»… J’attends un miracle, une aide, malgré la situation mondiale teintée de violence, d’injustice, de corruption. Le monde s’est «palestinisé». C’est ce que je dis dans mon dernier film «It must be heaven».

Que pensez-vous de l’actuel focus sur le cinéma des femmes ?
Je suis très prudent avec cette question du genre dans le cinéma. J’ai l’impression qu’on se dirige vers un même statu quo, en limitant le cinéma des réalisatrices femmes dans des cases et un système de quota. On leur jette des miettes, comme on l’a fait avec les peuples discriminés et j’en ai un léger goût d’amertume. Mais ça ne peut pas marcher sur les féministes averties et éclairées.

Et concernant le cinéma arabe ?
Personnellement, je regarde un film s’il est bon, sans tenir compte de l’origine de son réalisateur. Maintenant, il est clair qu’il faut chercher ces talents arabes, les aider et les diffuser. Au Maroc, vous vous en sortez plutôt bien avec le CCM qui donne de l’argent pour soutenir les créateurs, contrairement à d’autres pays arabes. Il y a les fonds européens, mais ils deviennent de plus en plus compliqués. Seule la Fondation Doha soutient actuellement les réalisateurs arabes, dont mon dernier film d’ailleurs.

Même un Elia Suleiman a du mal à trouver des fonds pour faire ses films ?
Chacun de mes films a souffert de manque de fonds. Je n’ai jamais ressenti une certaine facilité à me procurer de l’argent. Mon dernier film a pris quatre ou cinq ans pour se faire, en raison des complications de la coproduction. Mais n’oubliez pas que je rentre dans la catégorie de films à budgets moyens, ce qui est nettement plus difficile à faire qu’un film à petit ou à grand budget.