Jawad Rhalib : «Insoumise, c’est quinze ans d’écriture»

Auteur de l’unique film marocain en compétition, Jawad Rhalib s’exprime au sujet de sa seconde fiction «Insoumise» et répond à toutes nos critiques.

Dans «Insoumise», vous traitez le travail des immigrés dans l’agriculture en Belgique. Avant cela, il y a eu «7, rue de la folie», une comédie sociale qui traite de l’islamisme dans la communauté marocaine de Belgique. Vous sentez-vous particulièrement interpellé par les problématiques de l’immigration ?

Je suis né au Maroc, mais je suis résident en Belgique en effet. D’où ce regard à la fois interne et externe sur les choses. Quand je suis arrivé en Belgique, j’ai eu un choc culturel par rapport à mon vécu et mon éducation au Maroc, et ce, concernant la religion, la société, la liberté d’expression, et ce qui se passe de l’autre côté. Connaissant bien la communauté marocaine, je me suis naturellement intéressé de près à son vécu en Belgique. Je me suis documenté pour m’imprégner de la réalité pour faire mes films. C’est ainsi que je procède afin de couper court à toutes les accusations. Insoumise est, d’ailleurs, le fruit d’un travail de documentation concret, à travers deux films documentaires que j’avais réalisés auparavant. C’est plus de quinze années d’écriture.

En effet, cela sent le documentaire dans ce film…

En 2007, j’ai fait un documentaire qui s’appelle Elejido, la loi du profit sur l’exploitation de la main-d’œuvre africaine et marocaine sur le sol espagnol. J’ai pu m’imprégner du vécu de ces travailleurs qui menaient une existence difficile. Et puis il y a cet autre documentaire, Le chant des tortues, sur le printemps arabe, avec le mouvement du 20 Février, avec lequel je n’étais pas d’accord, je précise. Mais il y avait quand même quelque chose. J’avais donc suivi ce mouvement pendant trois ans et j’avais observé de jeunes femmes au devant de la scène, qui criaient et revendiquaient des droits et de la dignité. J’avais trouvé cela fantastique. Et dans toute cette effervescence, il y avait la musique des Hoba Hoba Spirit.

En effet, la musique du film a participé grandement à planter le décor. Cela dit, le nom de Hoba Hoba n’a pas été cité…

Je vous explique pourquoi. Au moment où on a tourné les scènes, on n’avait pas encore signé le contrat avec Hoba Hoba Spirit. Personnellement, je voulais mettre de la fusion qui parle de contestation au Maroc. Il y en a plusieurs d’ailleurs. Je ne pouvais pas prendre le risque de parler des Hoba Hoba Spirit, au cas où il n’y a pas d’arrangement. Donc l’introduction de la musique s’est faite plus tard.

Et le casting?

Quand on va acheter un 4×4, il faut d’abord qu’on le teste sur tous les terrains. C’est pareil dans le casting. Pour le rôle principal de Insoumise nous avons casté une centaine de jeunes femmes, pour en isoler une quinzaine avec lesquelles on a travaillé durement. Cela a duré une année. Je vous assure que j’ai refusé de travailler avec des actrices françaises très connues, car dans le travail avec moi, il n’y a pas de place à l’ego surdimensionné ou aux caprices de stars. Le tournage est très physique. Le personnage principal dort sur un lit de camp dans un dortoir aux fenêtres cassées et mange dans un réfectoire qui pue. J’avais besoin d’actrices capables de vivre dans ces conditions pour bien les interpréter. Et Sofia Manousha a su jouer le jeu.

Pourquoi une actrice exclusivement francophone pour ce rôle de jeune marocaine ?

J’ai casté au Maroc aussi, mais je n’ai pas eu ce que je voulais. On est encore dans le télévisuel et non dans le cinéma. Un peu moins pour les hommes, cela dit, qui sont plus façonnables, plus disponibles à la direction d’artistes. Les actrices sont davantage dans le paraître, dans l’image. Une scène sans coiffure ni maquillage risque de provoquer une discussion qui va tout retarder et installer une ambiance malsaine. Bref, voilà pourquoi il a fallu chercher de l’autre côté et retenir Sofia même si elle ne parle pas marocain, dans les trois phrases au début du film. Mais c’est justifié par le fait que son père soit écrivain. Rôle incarné par Khalid Jamaï dont la présence est symbolique de la culture contestataire dans laquelle avait baigné la jeune fille. Pour le rôle masculin, il y a eu plusieurs changements aussi. Au début j’avais pensé à un Marocain immigré, avant de décider qu’il fallait, finalement, que ce soit un Belge «de souche».

Votre prochain film ?

Ce qu’en pense Dieu. On vient d’en boucler l’écriture. C’est une femme qui va résister aux hommes qui l’oppriment, à travers sa connaissance profonde du Coran. Car il est très important aujourd’hui de dénoncer le détournement du texte. J’ai écrit le scénario en me basant sur ma propre culture évidemment et en lisant le Coran, mais également en collaboration avec des consultants dont un théologien maroco-hollandais qui m’a expliqué pas mal de choses. C’est une grosse production belgo-franco-marocaine avec plusieurs partenaires importants comme Iris Productions et Réseau films. Nous espérons aussi avoir le soutien du CCM et de la Belgique. On fera appel à des acteurs connus pour aller très loin avec ce film.