Jamal Nouman : «Le melhoun est une matière noble et malléable à  souhait»

De grà¢ce, prenez trois minutes pour écouter la chanson «Ethiopique». Vous en pleurerez de bonheur ! Jamal Nouman nous parle de ce bijou de single fraîchement sorti, de ce «Flamelhoun» désormais si cher à  nos oreilles.

Vous transfigurez le melhoun. Cette musique, quelque peu ronronnante, se fait ici envoûtante. Comment avez-vous fait ?

Tout d’abord, il ne faut pas croire qu’il est aisé de casser la jarre, de sortir le melhoun de son carcan. La jarre est certes un objet utile mais c’est plus ce qu’elle renferme qui est précieux. Il s’agit ici de se débarrasser du carcan pour garder l’essentiel, la poésie, le rythme des mots et la beauté de l’instant…

Avez-vous fait écouter «Ethiopique» à des puristes du melhoun ? Ont-ils crié au sacrilège, au viol des tympans et du melhoun ? Ont-ils au contraire trouvé cela plutôt plaisant ?

Honnêtement, je n’ai jusqu’à présent que de bons retours. Les puristes se contentent du texte et des images qu’il véhicule et beaucoup sont heureux de le redécouvrir sous une forme accessible à tous. Mon travail est avant tout harmonique et je travaille d’abord la musique. J’ai tendance à imaginer le texte comme une percussion. Il faut bien entendu en garder le sens et la cohérence. Avec la pratique, j’ai compris que les puristes privilégient la diction et l’histoire que porte une qassida. Il ne faut pas les voir comme des gens fermés : par essence le melhoun est une musique populaire qui a connu son lot de transformations. C’est une matière noble et malléable à souhait, je ne sais pas ce qui m’attire dans le melhoun et une partie de mon travail vise à comprendre cet intérêt, je suis sûr que ce monde renferme un petit secret musical bien gardé (sourire).

Comment qualifieriez-vous ce style musical ? (Les journalistes ont la manie – très fâcheuse – de vouloir tout étiqueter…)

Mohamed Choukri pour définir son travail a un jour dit : «C’est de l’écriture !». Il en va de même pour mon travail. Je le qualifie simplement de musique. Mon directeur artistique et percussionniste aime appeler ça du «Melhoun moderne». Je ne sais pas s’il a raison ! (sourire). Je peux très bien faire une analyse de mon travail et du terroir dont il émane mais je suis incapable de donner un nom car j’ai peur de l’ennui que cela pourrait engendrer. Cela reviendrait quelque part à s’enfermer soi-même. Je persiste à croire que l’ouverture reste le meilleur de tous les styles.

Pourquoi avoir choisi la trompette et la guitare flamenca pour accompagner la complainte de l’amoureux fou ?

Fou ? (sourire). La folie est le privilège de quelques personnes capables de vivre sans musique ou au contraire de ne vivre que pour la musique ! Si on parle de la folie musicale, le flamenco en est une. Le choix des instruments vient de mon directeur artistique et percussionniste Mehdi El Kindi. C’est lui qui m’a introduit auprès de Hicham Benabderrazik qui assure la partie guitare et arrangements et qui m’accompagne également sur scène, il en est de même pour Hamza Bennani Smires qui pose de voluptueuses caresses de trompette. Ce morceau a une transe particulière et je pense que le tempérament des musiciens choisis y est pour beaucoup. L’équipe est composée de gens très sensibles pour qui la musique prime. Par ailleurs, ça m’a fait rudement plaisir d’inviter Amadou Ba, mon ancien compagnon d’Aba Raz, a faire chalouper sa basse sur Ethiopique.

Votre phrase préférée dans cette chanson ?

En fait je n’ai pas de phrase préférée. J’ai écrit le premier couplet et le refrain, le second couplet est une s’rraba du melhoun que j’ai eu la chance de découvrir en l’interprétant dans la pièce Alharraz (le cerbère). Le tout mis ensemble forme un dialogue. J’ai voulu dans cette chanson casser le mur qui empêche de traverser tranquillement des frontières afin d’aller voir sa fiancée.