JamaࢠEl Fna, grand livre oral écrit par des analphabètes

Premier site classé au patrimoine oral de l’humanité par l’UNESCO,
la place Jamaâ El Fna demeure ce lieu unique où des analphabètes
brillent par leur immense culture. Plongée dans ce «bouillon»
de culture.

«Le flot me ramène toujours vers cette place étrange où une foule sans cesse renouvelée s’arrête et s’accroupit autour de choses qui l’enchantent et me retiennent, moi aussi, pendant des heures, comme un analphabète devant un grand livre ouvert». C’est en ces termes envoûtés que Jérôme Tharaud, romancier picaresque, décrivait l’effet que produisait sur lui Jamaâ El Fna. C’était dans les années vingt du siècle dernier. Huit décennies plus tard, la place possède toujours le même fluide captivant. Dans ses rets, s’attrapent gueux et heureux, passants et passagers, illettrés et hommes de lettres. Depuis son arrivée à Marrakech, en 1976, l’un de ces derniers, Juan Goytisolo, fit de ce lieu ouvert sa tour d’ivoire. Et l’unique objet de sa contemplation. En amant insatiable, le plus grand romancier espagnol contemporain se transporte de terrasse en terrasse pour surprendre sa bien-aimée dans une nouvelle parure.

Un cinéma permanent qui propose ses séances

«C’est un cinéma permanent», dit-il. La formule est juste. Il advient toujours une curiosité sur la place. Selon la séance, on peut écouter les truculentes chroniques d’un numérologue très au fait de l’actualité, voir danser des travestis, consulter un calligraphe astrologue qui soigne ses patients avec les versets du Coran et de cabalistiques ordonnances au safran, assister au spectacle offert par les cracheurs de feu, frémir à la vue d’un individu se faisant piquer par des scorpions, se faire nettoyer, blanchir et détartrer les dents, avec un peu de poudre rose et une lingette douteuse, ou plonger dans un récit des Mille et une nuits revu, corrigé et adapté par un conteur aussi imaginatif que bondissant. Et quand la nuit tombe et que la place se transforme en une gigantesque cuisine, on a tout le loisir, moyennant quelques menus dirhams, de goûter une soupe, déguster une brochette, avaler des escargots pimentés, ou encore faire sa fête à une mœlleuse tête de mouton. Spectacle et boustifaille sont les sortilèges de Jamaâ El Fna.

«El fna» : ce mot qui renvoie à l’idée de néant ne sied pas à une place débordante de vie !
Jamaâ El Fna ? Les philologues se perdent en hypothèses sur la signification de ce toponyme, au point d’en émettre de farfelues. Les plus plausibles lient ce nom soit à la découverte de ruines d’une mosquée qui surplombait la place, soit aux exécutions capitales dont elle aurait été, autrefois, le théâtre. Toujours est-il que le mot «fna», qui renvoie à l’idée de néant ou de mort, ne sied pas à un lieu aussi débordant de vie. D’ailleurs, comme l’observe Mohammed Faïz, un des coauteurs du beau-livre Jemaâ el Fna, Marrakech, la population de la place qualifie son espace vital de lieu de gain (jamaâ r’bah) et non de perte ou perdition (Jamaâ El Fna). Bref, Jamaâ El Fna porte mal son nom. Et oublie son histoire. Certains la font remonter aux Almoravides, d’autres établissent que la place était, au XVIe siècle, un espace public, avec des cuisines et des marchands de bestiaux. Mais la première mention de la halqa date du XVIIe siècle. Elle provenait du théologien Hassan Al Youssi : «Lors de ma quête du savoir, je suis arrivé en 1060 de l’Hégire à Marrakech. Là je m’étais rendu un jour à la grande esplanade (ndlr : place Jamaâ El Fna) pour écouter les louanges du Prophète. Je pris alors place dans un cercle (halqa) imposant, composé de curieux à l’écoute d’un vieil homme qui leur racontait des histoires comiques.»

Le dahir portant classement du site est promulgué en 1922, sous l’égide du sultan Moulay Youssef
A l’époque, la place, démesurément immense, commençait derrière les palmiers et les oliviers des jardins de la Koutoubia et s’étendait jusqu’à la mosquée Ben Youssef. Au fil du temps, urbanisation et convoitises des spéculateurs aidant, elle s’est rétrécie comme une peau de chagrin. Le pouvoir s’en émut. En 1921, un arrêté viziriel de Mohamed El Mokri proposa pour la première fois le classement de la place Jamaâ El Fna parmi les sites à sauvegarder. Le dahir portant classement de la place fut promulgué, le 20 juillet 1922, sous l’égide du sultan Moulay Youssef. Il n’eut pas, visiblement, un effet dissuasif. La moindre distraction des autorités était mise à profit par les spéculateurs. On se souvient du tollé provoqué par l’installation, dans les années soixante, d’un Club Med, sur un périmètre voué à la population de Jamaâ El Fna. Cette entorse fit des vagues et de sinistres émules. La dernière Cour des miracles allait-elle résister plus longtemps aux assauts des forces «industriguantes» ? Ce mot-valise éloquent est de Juan Goytisolo. «On est partout à la recherche de lieux d’échange où les gens pourraient parler ensemble. Ce lieu existe ici, et pourtant on voulait le transformer en centre commercial ou en parking !», s’indigne-t-il. Comment sauver la place d’un sort fatal ? L’écrivain commença par fonder l’Association Jamaâ El Fna. A ce titre, il guerroya farouchement contre les bétonneurs rêvant d’installer des activités juteuses sur les lieux de la place. Il en eut souvent raison. Mais il ne s’en tint pas à ces victoires âprement remportées. Pour convaincre l’UNESCO de protéger le site, il élabora ingénieusement la notion de «patrimoine oral de l’humanité». Elle fit florès. En mai 2001, Jamaâ El Fna fut proclamée Patrimoine oral et immatériel de l’humanité par l’UNESCO. Goytisolo avait gagné, il pouvait s’adonner, en toute quiétude, à son plaisir favori : collectionner des photos de la place dont il demeure le gardien.
Sur les clichés, captés à diverses époques, Jamaâ El Fna n’accuse pas son âge. Oh, bien sûr, maintenant il y a des «intrus» tels ce goudron qui, depuis le sommet du Gatt couvre la place, ou ces lampes à butane, mais on y retrouve toujours le grouillement incessant, les gargotes et les conteurs, devins, danseurs, guérisseurs ou porteurs d’eau. Comme si Jamaâ El Fna était figée dans une sorte d’éternité, qui lui fait tourner obstinément le dos à la modernité. Et c’est sans doute dans cette sensation que réside son pouvoir de séduction.
Ici, les conteurs entonnent invariablement leur récit par la formule «Kan ya ma kan, fi qadim azzaman…» Quand ils meurent, leurs mots, leurs gestes et leurs contes continuent de hanter la place. Tabib, dit le «docteur des insectes», a quitté cette vallée de larmes depuis belle lurette, mais ses récits courent encore sur Jamaâ El Fna. Ecoutons, pour le plaisir l’un d’entre eux : par une froide nuit d’hiver, un mendiant frappe à la porte d’un riche. Personne ne répond, mais une meute de chiens se jette sur lui. Pour se défendre, le mendiant tente de se saisir d’une pierre qui, malgré ses efforts, reste clouée au sol. Et le malheureux de se lamenter alors : «Etrange époque, qui donne la liberté aux chiens et emprisonne les pierres !»
Juan Goytisolo se plaît à raconter l’histoire de Tabib pour son exemplarité. Orphelin à six ans, expulsé du msid parce qu’il avait été pris en flagrant délit de fumette, Tabib était un jeune berger du Sud, totalement analphabète lorsqu’il émigra à Marrakech. Là il erra, tirant le diable par la queue et survivant à coup de larcins. Il avait constamment maille à partir avec la police, et quand il quittait la prison, il flânait dans Jamaâ El Fna pour se rassasier de contes et de poésie. Tant et si bien qu’il était devenu lui-même conteur. Un conteur analphabète qui récitait du Prévert. Comment l’a-t-il appris ? Nul ne le sait. L’histoire du «docteur des insectes» ressemble à celles de Saâdi, Belfaïdi, l’aveugle dit «le Voyant», Cherkaoui, le conteur au narguilé, Abdeslam, surnommé «Saroukh»… Tous ont ramé pendant leur enfance, aucun d’eux n’a eu accès à l’école, et pourtant, ils font montre d’une culture ahurissante. Souvent, ils nourrissent leurs récits de romans, et l’on peut entendre sur la place l’adaptation orale de nouvelles de Jorge Luis Borges, ou encore l’histoire des hommes cigognes de Juan Goytisolo. Jamaâ El Fna est un grand livre oral, «écrit» par des analphabètes.
C’est l’un des miracles de cette Cour des miracles, auquel furent sensibles des écrivains aussi illustres que les frères Tharaud, Juan Goytisolo, Elias Canetti ou Gamal Ghitany. On peut se délecter de leurs textes éblouis en se plongeant dans le beau-livre Jemaâ El Fna, Marrakech, coécrit par Ouidad Tebbaa et Mohamed Faïz et illustré magnifiquement par Hassan Nadim (La Croisée des chemins ; Paris Méditerranée, décembre 2003, 580 DH). Kan ya ma kan…