Jaipur literature festival, quand l’Inde fête le livre

L’édition 2016 du Festival de littérature de Jaipur a eu lieu du 21 au 25 janvier. Une édition haute en couleur, mêlant la littérature aux autres formes d’art et de culture propres au pays n Un modèle à suivre.

Nous sommes à quelques semaines de l’organisation du Salon international de l’édition et du livre de Casablanca. Un événement majeur qui rassemble la crème de la littérature marocaine et qui, espérons-le, ne fera pas que creuser le dépit des professionnels du livre et l’ennui des visiteurs. Car le Jaipur literature festival (JLF), lui, fait de la littérature une célébration. Tel, en tout cas, fut le retour des visiteurs venus de partout dans le monde pour rencontrer des auteurs de la place, présentés tels les maîtres des lieux, et des professionnels invités qui vibrent d’amour pour cette cité rose.

«Ce festival a une âme contrairement à certains  fastueux salons du livre», nous dira Anand, journaliste indien résident aux Émirats arabes Unis. Orgueil nationaliste ? Loin de là. Le JLF dispose de sérieux atouts qui laissent songeur quant au potentiel d’un festival marocain de ce genre.

La fête autour du livre

Peut-on imaginer d’un événement littéraire, au Maroc, autre chose qu’une exposition de millions d’ouvrages dans un hangar, sans sélection aucune du contenu, et un certain nombre d’échanges inaudibles autour de thématiques redondantes, bordées par les habituelles lignes rouges ? Car le JLF le fait bien en Inde. Ce qu’il faut savoir d’emblée, c’est que le Festival de Jaipur a lieu dans un palace. Parce qu’il fallait un cadre révérencieux pour accueillir le livre comme il le mérite. Diggi Palace est un haveli des années 80, transformé partiellement en hôtel d’héritage, qui est toujours occupé par la famille royale. Mais passons ce détail… Six gigantesques scènes se partagent l’espace du Diggi Palace et reçoivent entre six et sept panels par jour, qui se clôturent souvent par une heure de poésie.

Il ne s’agit pas de simples rencontres, mais chacun y met du sien pour y mettre du show. Quant au book-store, cela n’a rien d’un hangar labyrinthique, mais d’un espace de cinq cent mètres carrés, tout au plus, exposant les classiques de la littérature indienne, auprès des nouvelles parutions et des œuvres des auteurs internationaux invités. Entre les grandes scènes, des stands divers ne laissent pas d’interstices pour que s’y glisse l’ennui.

Le visiteur étranger peut approcher tous les aspects de la culture indienne grâce aux créations de nouveaux designers, aux expositions de bijoux et de pierres précieuses, les ateliers de poterie indienne et les boutiques de pashmina aux fils d’or… En vente sur place, de magnifiques fournitures de bureau faites main, par des élèves en situation de handicap mental, fournissent un revenu pour leur association. Une façon de fêter la littérature à leur manière… Des installations d’art traditionnel et contemporain multicolores occupent le reste de l’espace, rappelant la célèbre Holi et faisant du JLF un cadre magique propice à l’échange et à la rencontre.

C’est l’avis de Ruth Hayes qui a bravé le décalage horaire pour ne rater aucun moment du festival : «C’est un excellent moyen de networking… Surtout pour nous qui avons souvent l’impression d’être loin du reste du monde», explique cette australienne qui exerce le fascinant métier de consultante en littérature et de lectrice professionnelle… Et c’est en effet une ambition pour le festival de Jaipur que de reproduire un cadre propice aux rencontres entre professionnels… Un peu comme à Berlin. Pour clore les longues journées du festival, des concerts de la nouvelle scène indienne rassemblent des milliers d’indiens et d’étrangers dans la grande scène du Clarks Amer.

Le monde vu de l’Inde

Comme l’on peut s’y attendre, dans un festival de littérature, le Jaipur literature festival a offert à son public de riches rencontres avec les grands écrivains indiens et du monde venus présenter leurs dernières œuvres.

On y a également discuté de la place de l’image dans l’imaginaire littéraire avec l’écrivaine allemande Cornelia Funke, du cinéma littéraire avec la célèbre actrice Kajol, de l’écriture pour les enfants avec Jerry Pinto, de la place de Shakespeare ou encore de la nécessité de traduire Proust en indien, de la préservation des jeux indiens et des mythes de l’ancienne Égypte…

Mais la littérature est indissociable de l’actualité et de la politique. Le Pakistan et l’Afghanistan étaient d’ailleurs au cœur de plusieurs débats touchant à la sécurité de l’Inde. Dans un panel, des auteurs du Népal, du Bangladesh et de l’Ouzbékistan se sont demandé ce que le monde connaissait de leurs pays. Ont également été cités les travailleurs domestiques d’origine asiatique dans les pays du Golfe. Dans de diverses discussions, les interventions des invités ou du public ont été très critiques à l’égard de certains pays. Le printemps arabe a explosé les records d’assistance.

La question qui portait sur le bilan de ladite révolution n’a pas manqué d’exaspérer la flamboyante féministe égyptienne Mona El-Tahaoui qui s’est demandée, à juste titre, comment l’on pouvait s’attendre à un changement capital en cinq ans alors que les pays de l’ex-union soviétique peinent encore à se dégager de l’ombre communiste. L’écrivain palestinien Omar Barghouti a appuyé ces propos en assurant que l’évolution sociale est réellement en marche puisque le mur de la peur s’est écroulé depuis la révolution tunisienne.

L’auteur a également salué les ONG internationales qui mettent en avant cette effervescence sociale, défiant la complicité des gouvernements internationaux avec certains dirigeants du monde arabe, laquelle est payée en pétrole et en faveurs économiques. S’est également posée la question sur la stabilité des monarchies telles que le Maroc et la Jordanie. 

Le nerf de la guerre

Pour l’amour de la littérature, le Festival de littérature de Jaipur n’a reculé devant aucun partenariat. Tout est bon pour mener à bien cette entreprise à grande valeur ajoutée pour la ville. Il y avait, bien entendu, les complices habituels des manifestations livresques tels que les universités et instituts culturels. Mais les vrais sponsors n’étaient autres que de grandes entreprises engagées spontanément dans le mécénat culturel. En sus de la chaîne internationale Zee tv, le constructeur automobile Ford, l’opérateur télécoms Airtel ou l’incontournable google ont sponsorisé des scènes avec la prise en charge des intervenants et des délégations invités. La représentante de Ford Dubaï a confié que le directeur Communication de Ford Motor compagny pour l’Afrique et le moyen- Orient, Travor Hale, insiste pour soutenir cet événement, étant lui-même un grand amoureux de la littérature. De nombreux autres partenaires, que l’on croise rarement dans des événements du genre, n’ont pas hésité à être de la partie. Nestlé, Dove, Coca Cola et même une marque de bière locale, pourvu qu’il y ait l’ivresse…

Le modèle économique du JLF est une source d’inspiration pour qui veut organiser un événement du genre. Une voie intéressante pour Cherilyn Parsons qui organise un festival de littérature à San-Francisco et qui estime que le JLF rend hommage à l’Inde et à la culture dans les pays de la région. Ressenti largement partagé par les centaines de milliers de visiteurs de l’édition 2016 du JLF.