Inoxydables, Nass El Ghiwane à  l’assaut de l’Olympia

N’en déplaise à leurs fossoyeurs, la saga de Nass El Ghiwane se poursuit, et de la plus belle manière. Après les Megarama de Casablanca et Marrakech (30 mars et 7 avril), ce sera au tour du prestigieux Olympia parisien de les accueillir (18 mai), puis Lille, Bruxelles et Barcelone.
Retour sur l’histoire de ce groupe, en compagnie de son leader, Omar Sayed.

Trente-sept ans aux prochaines cerises, quatre-vingts chansons, vingt-six albums au compteur, cinq disques d’or dans sa besace, et une capacité de résistance aux intempéries de la vie proprement prodigieuse ; le groupe Nass El Ghiwane serait-il insubmersible ? Ce n’est pas l’avis des autoproclamés diseurs de mauvaise aventure. Selon eux, le quatuor ne cesse de ramer après la mort de Larbi Batma et l’éviction de Abderrahman Kirouch, dit Paco ; il finirait fatalement par faire eau de toutes parts. Et Ennehla Shama, alors, n’établit-il pas la preuve de la santé florissante du groupe ? Il serait plutôt, tranche-t-on, son chant du cygne, qu’il entonnerait sur les scènes européennes avant de rendre le dernier soupir.

Lors du Festival de Dakhla, le groupe ghiwanien arborait une santé florissante
A ces funestes prédictions, Rachid Batma, membre influent de la bande à Omar, rétorque vivement : «Ces gens-là disent des sornettes. S’ils avaient assisté au concert que nous venons de donner à Dakhla, ils seraient d’un tout autre avis. Sans aucune espèce de prétention, j’affirme que nous avons emballé le public qui nous bissait après chaque tour de chant. Nous avons dû reprendre plusieurs fois les refrains. Et les plus âgés d’entre nous, Omar et Allal, étaient au meilleur de leur niveau. Que l’on se rassure, Nass El Ghiwane ne sont pas près de raccrocher les crampons. Nous poursuivrons notre marche, contre vents et marées». Omar Sayed abonde dans le sens de son compère : «Ce n’est pas la première fois que des personnes malveillantes annoncent notre mise au tombeau. Quand un malheur s’abat sur le groupe, on commande son cercueil. Or, il a survécu à la disparition de Boujmiî puis à celle de Larbi et il n’a pas pâti de la défection de Paco. Cela parce qu’il s’est toujours assigné une mission, qu’il entend mener à bien. En ce qui me concerne, je promets de continuer d’animer le groupe jusqu’à mon dernier souffle.»

Avec Allal Yaâla, Omar Sayed est le dernier survivant d’une épopée flamboyante née sur les pierres grisâtres des Carrières centrales. L’actuel Hay Mohammadi formait une mosaïque d’ethnies et de cultures, dont le futur quatuor fondateur de Nass El Ghiwane constituait un échantillon significatif. De fait, les parents de Omar Sayed provenaient de Houara, ceux de H’gour Boujemaâ, connu sous le diminutif «Boujmiî», déboulaient des environs de Taroudant, ceux de Allal Yaâla de Oulad Berrhil et ceux de Larbi Batma de Oulad Bouziri (région de Settat). Mais, malgré les différences, censées les séparer, les déracinés, qui composaient l’essentiel de la population du quartier, entretenaient des relations fondées sur le souci de l’autre.

Nass El Ghiwane, des fleurs écloses sur les pierres des Carrières centrales
Le dimanche, les Carrières faisant relâche, ils se rassemblaient sur les lieux où ils suaient sang et eau, durant la semaine, pour les transformer en un gigantesque moussem. Aïta, ahouach, rythmes gnaoua, ahidous, chants des houara fusaient, crépitaient, s’entremêlaient en une sorte de cacophonie électrisante. Omar Sayed répète à l’envi que c’est cette fiesta sonore des laissés-pour-compte qui l’a aiguillé sur la voie de la chanson.

La plupart des mortels héritent simplement d’une vie, les rares heureux élus de toute éternité se voient disposer d’un destin. Omar Sayed en fait indéniablement partie. Seulement son destin se présenta sous de mauvais auspices. Tandis qu’il venait de pousser le fameux cri primal, son père convolait en injustes noces avec une deuxième femme. Du coup, la mère de Omar sombra dans les abîmes du désespoir. La voir dans ce triste état contristait profondément son enfant. Alors, il se prit à fuguer tout au long des journées. C’est ainsi que, ne le retrouvant pas le jour où il devait s’exiler sur ses terres natales suite à une sommation de la police française qui l’avait arrêté pour délit de résistance active, puis élargi contre un bakchich substantiel, son géniteur dut l’abandonner à son sort. Un oncle lointain le recueillit. Ce ne fut pas pour autant que Omar mit fin à ses errances.

Boujmiî, un personnage charismatique, déjà à l’adolescence
La halqa, confesse-t-il, était pour lui une amarre irrésistible. Et d’évoquer avec une pointe de nostalgie les prestations de Bouazza, conteur incomparable, les sons mélancoliques émis par le violon du virtuose Khlifa, les paroles pleines de sagesse proférées par l’homme au narguilé, qui connaissait les quatrains du Majdoub comme sa poche trouée…

A la tombée du jour, Omar s’en allait visiter les poubelles américaines, histoire de dénicher des appareils usagés qu’il revendait. Avec son maigre pécule, il s’offrait une place de cinéma (50 centimes) et un sandwich au thon à la sauce piquante. Car il avait un appétit d’ogre. Sa fringale lui joua un tour pendable. Un jour, il aperçut un attroupement dans une rue du quartier Ben M’sik. Il pensa qu’on y distribuait de la nourriture. Alléché, il prit la file pour se retrouver… dans une école. Ne pouvant reculer, il s’y inscrivit la mort dans l’âme. Il y séjourna quelques années, décrocha l’écrit du certificat d’études, mais ne se présenta pas à l’oral pour une raison de force majeure : sur son chemin, se dressa une partie de football, qu’il ne pouvait manquer pour tous les examens du monde.

Dans le voisinage de Omar Sayed figurait un personnage charismatique. Il s’appelait Boujemaâ H’gour. C’était un lutin adulé de tous pour son ardent combat contre l’occupant français. Omar se découvrit une énorme attirance vers le militant. Il tenta de l’approcher, fit son siège, l’entoura de prévenances. Sans résultat. Boujmiî ne tenait pas, manifestement, à frayer avec ce grand dadais un tantinet fada. «C’est vrai que j’étais un peu idiot. Un jour que j’errais, comme à mon habitude, dans les rues de Ben M’sik, des inconnus m’ont confié une pile de tracts à distribuer. Ils appelaient à l’insurrection contre l’occupant. Mais moi, je n’ai même pas pris la peine de mettre à profit le peu de connaissance de la langue pour en apprendre le contenu. Et, fier de la confiance qui m’était accordée, je les ai distribués aux nationalistes, aux policiers français et probablement aux collabos», se souvient Omar avec amusement. Il est sûr qu’il n’a pas inventé le fil à couper le beurre.

Boujmiî était épris de musique. L’ayant su, Omar bricola un tambour avec les moyens du bord, puis se mit à en jouer sous la fenêtre de son gourou, qui fut attendri par l’attention. Ainsi s’amorça une amitié entre les deux, scellée par les séjours quotidiens de Omar chez Boujmiî. Ce dernier avait une mère, Khadija, à la voix particulièrement suave. Quand elle interprétait un vieux chant, Ma hamouni ghir rjal ila dâou, Omar atteignait le comble de l’extase. Il était aussi attiré par un voisin sombre et torturé : Allal Yaâla. Ce dernier fut nourri au lait de la chanson. Son père menait à la baguette une troupe de houara et son oncle était gnaoui jusqu’à la moëlle. Mais un drame allait ternir cette enfance bercée par la douce mélodie. Son frère Idder se noya. Depuis, Allal observait un mutisme hallucinant. Le luth devint son seul interlocuteur. Il en jouait avec un rare talent, sous les yeux gourmands et reconnaissants de Omar.

L’aventure ghiwanienne débuta sur les planches, sous la tutelle de Saddiki
Libre comme l’air, Omar partageait ses journées entre ses deux amis et les flâneries sans but. Un jour, il se retrouva sur la route de Rabat. Brusquement parvint à ses oreilles fureteuses le son langoureux d’un luth. Il provenait d’un salon de coiffure tenu par un certain Hassan. Il s’y invita. Et là, il fit la connaissance d’un brun ténébreux nommé Larbi Batma. Les deux hommes se plurent, ils décidèrent de faire route ensemble. Omar épata Larbi par son interprétation de Fahd Ballan, Larbi émerveilla Omar en chantant Men Lmouhal a galbi bach tansah, qui allait devenir plus tard un des plus beaux joyaux du répertoire ghiwanien. C’était en 1961. Cette rencontre fut le prélude d’une longue aventure.

En 1963, Omar, Boujmiî, Allal et d’autres lancèrent la troupe Rouad Al Khachaba. Leurs pièces mêlaient théâtre, chant et danse, à la manière des hlaïqi qui ont hanté leur enfance. Elles passaient constamment la rampe. Le public en redemandait. Mais Omar n’était pas satisfait. Il aurait souhaité engager Larbi, il en fut retenu par la froideur qui s’était installée entre ce dernier et Boujmiî. Une question d’atomes crochus. Par la suite, Hamid Zoughi persuada le trio de faire partie de la troupe de son beau-frère, Tayeb Saddiki. Omar y mit une seule condition : que son ami Larbi y soit aussi. Forcés de se cotôyer, Larbi et Boujmiî mirent un bémol à leurs mutuels ressentiments. Ils commencèrent même à s’apprécier, d’autant qu’ils avaient tous deux une forte inclination pour des airs enfouis sous les décombres de la mémoire, parfois colportés par des mendiants ou des errants. Telle que Siniya avec laquelle Ba Salem, un majdoub, se trimballait dans les ruelles de Hay Mohammadi.

Ils n’avaient jamais songé à créer un ensemble, c’est Ali Kadiri qui le leur suggéra
C’est avec ces chansons-là, exhumées d’un lointain vétuste, que les futurs Nass El Ghiwane s’imposèrent dans la troupe de Tayeb Saddiki comme dans son café-théâtre. Mais jamais l’idée de créer un ensemble musical ne leur vint à l’esprit. Ce fut Ali Kadiri, vice-directeur, à l’époque, du théâtre municipal de Casablanca, qui la leur suggéra. Emballé par le projet, Omar Sayed s’empressa de débusquer deux instrumentistes de grand talent: Abdelaziz Tahiri, joueur de sentir, et Mahmoud Saâdi, connu pour son art du bouzouki. Mais l’argent manquait. Omar Sayed enchaînait les spectacles (150 DH la soirée) afin d’acquérir d’autres instruments. Cinq cents dirhams furent réunis. Un comédien auquel cet argent fut confié les but en compagnie de Boujmiî et Larbi. Omar manqua de s’arracher la tignasse clairsemée. Ali Kadiri l’en dissuada, en lui procurant sentir, tbilat et bendir. Ensuite, il baptisa le groupe New Dervich, tenta d’imposer à ses ouailles de s’exhiber torse nu. Omar, Larbi, Abdelaziz, Mahmoud et Boujmiî refusèrent. En revanche, ils acceptèrent de chanter pieds nus.

La mort de Boujmiî amputa le groupe de son âme ardente
Pieds nus, les New Dervich se produisaient au Nautilus, puis à l’hôtel Marhaba. Ils gagnaient 40 DH la soirée, étaient satisfaits de leur sort, mais la tutelle de Ali Kadiri leur pesait. Alors, ils le quittèrent pour se mettre sous celle de Tayeb Jamaï, producteur de spectacles, qui rebaptisa le groupe Nass El Ghiwane. D’entrée de jeu, ce dernier brilla de mille éclats. Aux cinémas Saâda et Malaki, à Casablanca, comme au théâtre Mohammed V, à Rabat, il surprit, séduisit, enflamma, particulièrement la jeunesse révoltée de l’époque, qui croyait y trouver un porte-voix de ses désillusions. Erreur monumentale, rectifie Omar Sayed : «Nous ne sommes ni des émeutiers, ni des rebelles, et encore moins des idéologues. La politique n’est pas notre tasse de thé. Nous ne faisons que chanter. Il se trouve que les chansons que nous avons déterrées, puis revues et revisitées, contiennent des messages. Nous n’y sommes pour rien». Voire.

Auréolée d’une conscience sociale, sinon politique, la chanson ghiwanienne prit d’assaut les scènes, les ondes et les cathodes, éclaboussant de son immense talent la variété sirupeuse et la mélodie lacrymale. Les membres du groupe étaient les premiers médusés par leur triomphe, et encore plus surpris par leur statut d’idoles, qui ne pouvaient faire un pas dans la rue sans être assiégées par des groupies. L’argent rentrait, ils se faisaient un plaisir de le jeter par la fenêtre, en souvenir des vaches maigres qui ont brouté l’herbe de leur enfance et adolescence. Mahmoud Saâdi mit les voiles sans motif apparent. Allal Yaâla prit sa place, avec la bénédiction de Omar. Avec son banjo, auquel il avait ôté les frettes pour le convertir en snitra, il faisait sensation. Entre-temps, Polydor avait enregistré les premières chansons de la formation, ce qui accrut son retentissement. Quelque temps après, Abdelaziz Tahiri prit le chemin de Jil Jilala et Paco, qui était chez Jil Jilala, s’enrôla sous la bannière ghiwanienne. Avec bonheur, tant il apporta une touche gnaouie de première grandeur à son nouveau groupe.

Le quintette ainsi recomposé alla de succès en triomphes. Il était au firmament, il faillit en redescendre à la suite de la mort de Boujmiî, le 26 octobre 1974. On n’a pas fini d’épiloguer sur cette disparition soudaine : les suites d’un ulcère, d’une cirrhose ou d’une overdose ? On se dépêcha de mettre sous terre la dépouille de cet écorché vif, comme si elle dérangeait. Ce qui fit enfler la rumeur, encore persistante, selon laquelle Boujmiî aurait été «liquidé» par les services secrets. Version invraisemblable. Le bonhomme, par son éternel sourire et ses espiègleries, masquait une insondable désespérance, qu’il conjurait à force de bitures et à coups de paradis artificiels. Il était prévisible qu’il succombât un jour aux charmes de la camarde. Toujours est-il que le groupe était à deux doigts de se déliter après la mort de son âme fervente. Mais Omar parvint à convaincre ses compères de ne pas lâcher le manche après la cognée.

Vingt-trois ans après, précisément le 7 février 1997, Larbi Batma rejoignit le paradis des artistes. Incorrigible, tenace, le cœur en marmelade, qu’il recollait comme il pouvait, avec des lambeaux d’espoir, Larbi avait longtemps tenu tête au crabe qui le tenaillait de l’intérieur, avant de lui rendre les armes. On se souvient de ce jour funeste où, bravant la pluie et la faim (c’était le Ramadan), des milliers d’admirateurs étaient venus lui rendre les derniers hommages. Il était aimé de tous, en raison de sa générosité, ou plutôt sa prodigalité, sa simplicité et son altruisme. Il dépensait comme quatre, brûlait la chandelle par les deux bouts et chantait magnifiquement. Désarçonnés par cette perte irréparable, Nass El Ghiwane étaient tentés, dans un premier temps, de quitter le manège, d’autant plus que Paco avait pris ses cliques et ses claques, pour une obscure affaire de cachet. Ils se ravisèrent aussitôt. Rachid Batma avait intégré le groupe en 1993 déjà. Son frère, Hamid, en fit de même après la mort de Larbi.

Le quatuor, une nouvelle fois recomposé, ne fit pas des étincelles au début, force est de le reconnaître. Les chansons créées, bien que superbement écrites, ne passaient pas la rampe. Nass El Ghiwane n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes. Le mythe avait pris un coup dans l’aile, la légende s’effritait. Il fallait rebondir, sous peine de mourir dans l’indifférence générale. Nass El Ghiwane s’y employèrent avec une fougue qu’on ne leur connaissait plus. En résulta un album, Ennehla Shama, orchestré par Rachid Batma, auquel aurait applaudi son frangin, Larbi, tant il déborde d’énergie, de maîtrise et de réverbération sonore. Nass El Ghiwane, comme les grandes équipes, ne meurent jamais. A l’instar des diamants, ils sont éternels.