Hoba Hoba Spirit, le groupe qui monte

Leurs rythmes électrisent et leurs paroles font mouche. Les Hoba Hoba Spirit ont conquis
le public. Juste récompense pour un quintette allumé qui a inventé
un nouveau style : la haïha-music. Parcours.

Ils sont cinq musiciens, ils arborent une dégaine sidérante et un look, chacun à sa façon, joliment excentrique. A Essaouira, ils ne se sont pas contentés de chauffer le public, avant l’arrivée des Wailers, ils l’ont littéralement embrasé. Exacte réplique de l’année dernière, où leur prestation incandescente a médusé une foule qui n’avait, jusqu’alors, jamais entendu parler d’eux. Groupe pétulant, «Hoba Hoba Spirit» met le feu, crache le feu, fait feu de tout bois, de toute détresse, de toute désespérance, de toute injustice. Pour autant, le quintette ne se considère pas comme un émeutier permanent.

Ils mettent le feu là où ils passent

Il y a quelque chose d’attachant dans ce refus obstiné des cinq «zouaves» de prendre la pose de chanteurs engagés. Pourtant, leur répertoire brode immanquablement sur une thématique sociale, sinon franchement politique. Emigration clandestine, illusions perdues, rêve américain, exclusion sociale et montée en puissance de l’extrémisme, reviennent comme des leitmotiv dans leurs chansons. «Nous n’avons d’autre prétention que celle de dire la réalité», précise Réda Allali, le «cerveau» de Hoba Hoba Spirit. De l’air de croire ou de faire accroire que porter la voix dans la plaie n’est pas en soi un acte politique.
Un geste de rébellion, surtout par ces temps où notre création ès variétés privilégie la ritournelle liftée en lazzis mineurs, aux paroles chaptalisées, tout en bredouillis énamourés, dont le seul avantage est de s’oublier aussitôt qu’elles s’entendent. A ce crépitement de fadaises, les Hoba Hoba Spirit opposent une sorte de chanson péripatéticienne. On a l’impression qu’ils pensent en marchant sur scène. Cette marche est rude, violente, douloureuse et, souvent, pleine de grâce. Elle n’est jamais tranquille. A l’image du public qui s’en imprègne.
Ce public-là n’est pas du bois dont on fait habituellement les publics. «Quand vous assistez à un concert, vous trouvez surtout des personnes immobiles, figées, coïncées. Parce qu’il y a un micro et une scène, elles estiment qu’il faut se montrer au diapason de la situation, c’est-à-dire rester sur sa réserve, camper sur son quant à soi, se tenir à distance». De ce public, délibérément «constipé», les Hoba Hoba Spirit ne veulent pas. Ils lui préfèrent les allumés, les noceurs, les fêtards, ceux qui sont prêts à faire la «haïha». Retenez bien ce mot intraduisible, il résume toute la philosophie de Hoba Hoba Spirit.

Leur devise : ne jamais se prendre au sérieux
Si le groupe se définit comme une «équipe de haïha music», ce n’est pas par pur hasard, mais par conviction profonde. Rien n’est mieux indiqué qu’une «haïha» pour libérer l’esprit, exorciser les pesanteurs et se réconcilier avec soi-même. Elle serait une sorte de thérapie, voire une catharsis. Quand on émerge d’un concert de Hoba Hoba Spirit, on se retrouve en état d’apesanteur. On se sent léger, léger, comme si leur musique avait le pouvoir de nous délester des poids que nous traînons.
Fantaisiste jusqu’à son appellation, le groupe s’est donné comme nom de baptême Hoba Hoba Spirit. Ne cherchez pas à savoir ce qu’évoquent les quatre premières syllabes ou plutôt interprétez-les à votre convenance. En revanche, «notre vrai nom, c’est Spirit, à savoir l’esprit, parce qu’il décrit parfaitement notre musique, laquelle n’est pas seulement sons et rythmes, mais esprit créé pendant qu’elle est jouée». Il faut savoir que le groupe avait choisi le nom de «Spirit» en hommage à un British qui, involontairement, aurait été à l’origine de sa formation.
«J’avais un voisin qui s’appelait Ben. Il était anglais et ne parlait que sa langue. Nous devions, Zehouani et moi, nous adresser à lui en anglais quand il venait nous voir à la maison. Nous jouions pour passer le temps. Un jour, il nous a annoncé son départ pour l’Angleterre. Il tenait à fêter l’événement. Ce qu’il a fait dans un pub casablancais. A sa demande, nous avons joué», raconte Réda Allali, informaticien de son état, journaliste à ses heures perdues et musicien par conviction. La prestation du duo fut tellement heureuse que le désir de se produire en public se fit pressant.

Cinq ans de galère, puis la consécration
Le duo se transforma en trio. Une triplette unie dans son souci de s’écarter des sentiers balisés et d’offrir une musique autre. Leurs références ? Gnawa Diffusion, l’Orchestre national de Barbès et Zebda. Comme eux, ils ont digéré tous les genres pour en enfanter un de spécifique. En résulta le Casa Groove, plat piquant, fait à base de folk, de rock, de gnaoui et de chaâbi, accomodés à la sauce du trio. Mélange déto(n)nant, dont les premiers fruits firent grincer bien des dents et donner des boutons aux bien-pensants. Aourioura évoque le mal-être d’un fonctionnaire rivé à son ordinateur et pris d’un besoin d’évasion vers une contrée imaginaire : Aourioura. Gnaoua blues exalte les vertus de la «haïha».
En surfant sur la chanson engagée, sous des dehors faussement légers, Réda Allali, Aboubakr et Anouar Zehouani faisaient litière de la facilité. Ils en firent les frais dans un contexte qui favorisait les savonnettes saisonnières, les ratatouilles larmoyantes et la variétoche tartelette. Si la Fédération des œuvres laïques, toujours à l’affût de talents singuliers, leur ouvrait ses portes, les salles de spectacles, dites de référence, les snobaient. Quant aux éventuels producteurs, ils ne se bousculaient pas au portillon. Mais les trois gais lurons, devenus cinq, entre-temps, prirent leur mal en patience.
Mais là où les Hoba Hoba Spirit se produisaient, ils électrisaient, ravissaient, étonnaient la foule. Partout, ils faisaient un tabac, tant leur musique était tripale, tant ils se défonçaient à mort, tant leurs paroles interpellaient. A ce régime, ils ne pouvaient que convaincre les plus réticents. Une quarantaine de concerts, parfois confidentiels, plus tard, la consécration leur advint. En avril 2003, ils enregistrèrent un CD pour le compte d’une société allemande, Mini international. Deux mois après, ils étaient adoubés par le Festival Gnaoua et Musique du monde qui les accueillit pour un spectacle. Transcendés, ils firent sensation. La presse ne tarit pas d’éloges sur leur numéro exceptionnel. Le grand public les découvrit. Le chemin de la gloire s’ouvrit pour eux. Enfin.
En dépit de leur notoriété, âprement acquise, les Hoba Hoba Spirit gardent les pieds sur terre, en vertu de leur devise : «ne jamais se prendre au sérieux». Pour eux, seule la «haïha» importe, cette folie qui libère de tous les démons. Par ces temps sataniques, il fait bon fréquenter les Hoba Hoba Spirit et de crier avec eux «haïha, dima haïha»

«Notre vrai nom, c’est Spirit,à savoir l’esprit, parce qu’il décrit parfaitement notre musique, laquelle n’est pas seulement sons et rythmes, mais esprit créé pendant qu’elle est jouée.»