Hicham Lasri : « Tout le monde a une voix, tout le monde s’exprime mais personne n’écoute »

Sélectionné à  Cannes dans la programmation Acid (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion), le deuxième long-métrage de Hicham Lasri raconte «le voyage émotionnel» d’un opposant des années 1980 libéré après 30 ans de prison, en plein printemps arabe.

Quels sentiments, quelles pensées peuvent assaillir un homme qui, après presque une vie de réclusion, sent de nouveau souffler le vent de la révolte autour de lui ?

C’est eux les chiens est construit autour de cet écho sur trente ans entre deux événements : d’une part, les émeutes du pain de 1981 et de l’autre le Printemps arabe. En termes d’écriture, il y a le principe de la boucle qui devient un cercle vicieux dans lequel le personnage se retrouve coincé. Il pense, par exemple, revivre le même événement traumatique quand il confond manifestation et sortie de match de foot. Mais le film n’est pas un manifeste ni un acte de militantisme, c’est le voyage émotionnel d’un homme brisé qui revient d’entre les ombres pour retrouver sa famille et demander pardon. Ce n’est pas un film sur un phénomène politique ni un plaidoyer. Ce qui m’a intéressé dans cette histoire, c’est comment on talonne un fantôme du passé, et comment ce fantôme du passé traverse une ville fantôme et se débat pour retrouver les siens et surtout comment l’émotion peut naître d’un sourire jaune, d’un homme qui ne connaît plus son nom, de quelqu’un qui marmonne en fixant la caméra, d’une extinction de voix…

Majhoul est suivi comme son ombre par une équipe de télévision. Par moments, une radio crachote, une chaîne d’info en continu diffuse des images de révolutions… L’information, ou la désinformation, la propagande, le trucage de l’histoire comme outil de pouvoir, d’asservissement des masses… Est-ce une thématique qui vous interpelle et que vous traitez dans “C’est eux les chiens” ?

 

C’est trop facile de pointer du doigt les colporteurs de l’information, ce qui m’intéresse c’est d’évoquer au second degré l’état actuel du monde. Tout le monde a une voix, tout le monde peut exprimer quelque chose, mais finalement personne n’écoute. Le drame a toujours été le manque d’écoute, jamais la parole. Avec cette culture de Twitter, et des autres réseaux sociaux, on atteint un degré supersonique de cacophonie où tout le monde trouve ou invente des raisons de partager des choses avec les autres mais ne fait que noyer d’autres informations inutiles par des giga-octets d’informations sans valeur.
C’est clair qu’à travers ce que nous rapportent les informations et les JT, le monde va très mal, mais dans le film on a essayé de s’en accommoder et d’en faire un background, une toile de fond pour confirmer la réalité des choses : le monde va très mal, et on a essayé de le dire avec poésie dans le film. C’est eux les chiens évoque le parcours d’un homme taciturne d’une autre époque que sa voix, et ses opinions, ont mené vers la prison et l’anéantissement. Le film commence par un téléphone arabe et se termine dans un écran de télé : ce sont ces parenthèses qui font du film un récit qui prend en compte la transmission de l’information et comment, au lieu de créer des mythes et des légendes, on ne crée que de la téléréalité : à la fois caduque et obsolète !

Parlez-moi de la réalisation de «C’est eux les chiens». Est-ce un Ovni cinématographique comme «The end», votre premier long-métrage ?

En termes d’écriture, c’est radicalement différent de The end mais on reste toujours dans le domaine des Ovni et d’une certaine expérimentation en termes d’écriture, même si je soupçonne le film d’être moins «distant» que The end, car le récit cette fois n’est pas une fable et même si C’est eux les chiens se passe dans un monde anxiogène au bord du précipice, on reste dans des enjeux humains plus évidents et une réalité moins alternative et surtout l’approche est plus émotionnelle que graphique ou référentielle…

Que pensez-vous de la “direction” que prend ce Printemps arabe ?

Après le printemps, il y a toujours l’été : les plantes jaunissent et certaines crèvent de chaud mais après viennent les autres saisons. Je n’avais pas d’attente précise par rapport au soulèvement populaire du Printemps arabe et je n’ai pas été déçu…