Hicham Lasri sur le web et le papier

Après une filmographie aussi prolifique qu’ébouriffante, et un premier roman original, Hicham Lasri s’attaque au web avec une série trash diffusée dès le premier jour du Ramadan. En exclusivité, «La Vie éco» livre les premières images de sa bande dessinée dont la publication est prévue en fin d’année.

Depuis son premier long métrage, le réalisateur Hicham Lasri s’est ménagé une place de choix au sein du cinéma marocain. Avec une filmographie assez noire, parfois hermétique et le plus souvent métaphorique, son travail tranche avec la production nationale tout en étant bien accueilli au cœur des plus prestigieux festivals dans le monde. Avec des budgets dérisoires, des films comme C’est eux les chiens, The sea is behind ou Starve your dog ont parcouru le monde, de Toronto à Berlin, en passant par le MOMA de New York et le Festival de Cannes.

Par ailleurs, son travail pour la télévision laisse son public perplexe. «Beaucoup de gens ne comprennent pas que je fasse des sitcoms pour la télé d’un côté, puis des films tels que The sea is behind de l’autre. Mais chaque produit est une pièce du projet artistique que je veux construire. Après le résultat peut être probant ou pas», explique Hicham Lasri dont la critique constitue un catalyseur et non un inhibiteur.

Dans ce projet artistique, le cinéma n’est pas le seul canal d’expression possible. Ayant déjà exploré la nouvelle, le roman et le théâtre, Hicham Lasri continue à explorer les voies potentielles pour retrouver son public. A quelques semaines d’apporter les derniers coups de mine à sa première BD, il lance sa web série trash sur le web. Un autre projet décoiffant…

Une série sur le web

Si le web a surtout servi à des podcasteurs anonymes de sortir à la lumière, la web série No vaseline fatwa de Hicham Lasri ouvre la voie à d’autres artistes pour créer en dehors des standards habituels. Série pour le moins trash et sans langue de bois, l’on comprend aisément qu’elle ne passerait jamais sur la télé nationale.

Moujahid, personnage principal et presque unique de la web série, s’est caché dans une grotte quelque part dans les montagnes d’Afghanistan il y a plus de dix ans. A la découverte d’Internet, il commence à partager ses pensées gorgées de violence et de vulgarité, tout en découvrant celles des autres. Il s’adonne évidemment à l’émission de fatwas, pensant qu’il en a la légitimité et la science nécessaire.

L’idée de la web série s’impose à Hicham Lasri lorsqu’il s’amuse à visionner les centaines de vidéos de pseudo- cheikhs inventeurs de fatwas aussi hallucinantes les unes que les autres. «Impossible de faire un film avec cela. Il fallait faire preuve de second degré à tous les niveaux, jusque dans la production. Il fallait être dans une posture de piraterie. Le web s’y prête à merveille», explique-t-il. Fan de Ice Cube, le réalisateur rend hommage au rappeur en reprenant le titre de l’une de ses diss : No vaseline. «Dans la culture rap, la diss est une chanson dans laquelle on attaque et on clashe. J’ai pensé à une sorte de diss avec personnage imposteur qui prétend être ce qu’il n’est pas, mais dont la nature le rattrape. Il peut mettre une barbe et parler d’Allah, il continue à être vulgaire et à cracher des gros mots», étaye M. Lasri qui a trouvé le parfait comédien pour le rôle en la personne de Salah Ben Salah qui crève l’écran. Réalisée presque sans moyens, la web série dévoile une écriture féroce et un humour mordant. Une digression volontaire, pour créer la tension, laisse à voir des épisodes surréalistes où Moujahid se chamaille avec un animal.

La bande dessinée

Hicham-Lasri2Le projet de bande dessinée l’habite depuis longtemps. Hicham Lasri y tient comme à un rêve d’enfant. «J’ai grandi avec les BD que mon père apportait. C’est ainsi que j’ai appris à lire, un jour, quand j’en ai eu marre de déchirer des pages», se souvient-il. C’est ainsi qu’il explique la domination de l’image, y compris dans ses écrits. Le rêve de dessiner sa propre BD l’a donc toujours accompagné. Mais le cinéma a fini par l’en dévier. «Pendant dix ans, j’ai complètement arrêté de dessiner, même si je n’y renonçais pas. Cette année, comme je ne me suis pas engagé dans une série télé, j’ai décidé de faire ma BD. Je peux vous dire que j’en ai tartiné des pages avant de retrouver mon geste d’avant», dit-il non sans satisfaction.

Dans l’histoire, ou cette sorte d’«essai graphique», comme il le décrit lui-même, l’on découvre un personnage de BD qui n’a pas d’histoire, qui passe des castings pour se trouver un poste. Malencontreusement, il est atteint d’aphonie et son phylactère qui ne se remplit pas. Ses pensées sont riches, foisonnantes, éparpillées mais denses. Et pourtant, il peine à s’exprimer. On y retrouve assurément la touche de l’artiste et son expression métaphorique. «A travers cette histoire, j’ai tenté de raconter la place de l’individu dans sa société. C’est très compliqué de trouver sa place au sein d’une société avec un héritage très lourd, beaucoup de contre-vérités qui ne tiennent pas la route et de fausses convictions. L’idée était aussi de matérialiser cette incapacité à s’exprimer comme on le souhaite, à travers ce phylactère qui ne se remplit pas», éclaire Hicham Lasri. Dans ce challenge, l’artiste a dû trouver le parfait équilibre entre l’écriture et le dessin. «L’écriture de BD est très différente du reste. Il a fallu trouver un rythme, une manière de découper les cases, de faire des transitions entre les espaces et jouer un hors-champ dans lequel le lecteur se retrouve», détaille-t-il.

Si la publication de Vaudoo est prévue à la rentrée, chez la maison d’édition Le Fennec, Hicham Lasri est déjà en train de plancher sur sa prochaine BD. «Je compte en faire une sur la mosquée Hassan II. Ce sera autrement plus comique, plus bavard et presque naturaliste», promet-il.