Hicham Lasri, créateur en série

Nous n’avons pas encore vu la couleur de son film, «The sea is behind», qu’il a déjà  sorti «Starve your dog». Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises avec le réalisateur prolixe. Hicham Lasri nous dévoile toutes ses cartes…

Vous avez tourné «The sea is behind» à peine quelques mois après «C’est eux les chiens». Entre-temps, vous avez sorti un livre : «Sainte Rita». Vous avez tourné des documentaires, une sitcom pour Ramadan. Et maintenant un autre film, «Starve your dog», alors qu’on n’a pas encore vu le précédent…

Je vais peut-être vous surprendre, mais je viens d’en finir un autre qui s’intitule  Jahilia avec comme sous-titre «ici on noit les chiens». C’est un film qui vient boucler ce que j’appelle la trilogie des chiens. J’ai en effet terminé The sea is behind l’année dernière et je suis passé à autre chose tout de suite après. J’aime rester en action et laisser chaque œuvre suivre son cours. Le film a été projeté dans plusieurs festivals. Il a été primé également. Il sera projeté au MoMA (Museum of Modern Art) à New York courant septembre. Je trouve cela génial!

C’est une œuvre d’art, donc ?

Je ne sais pas. Je pense qu’ils y trouvent quelque chose d’intéressant et de différent surtout. Différent, en tout cas, de ce que l’on s’attend à voir d’un réalisateur qui vient du Tiers-monde ! Je ne vois, d’ailleurs, pas pourquoi on doit baisser la tête systématiquement pour rentrer dans la case Tiers-monde.

Est-ce une recherche de validation d’ailleurs ?

Absolument pas. Je ne cherche pas la validation. Plutôt de recevoir un retour désintéressé d’un regard neuf. Dans le cas de C’est eux les chiens, même les gens qui étaient dans le film étaient quelque peu sceptiques. Après, quand le film est sorti à l’étranger, il a généré une certaine énergie intéressante qui a presque orienté ma façon de créer, me poussant à décontextualiser davantage le film suivant, The sea is behind.

Qu’est-ce qui en retarde donc la projection ?

Il ne suffit pas de faire un film. Il faut savoir le montrer. Disons que j’avais une sorte de pressentiment que ce n’était pas encore le moment. J’aurais pu le passer pendant le Festival du cinéma de Tanger, l’année dernière. Mais il planait alors une sorte d’ambiance grisâtre, presque suffocante. Quelques mois plus tard, nous avons assisté au buzz autour de Much loved, de Nabil Ayouch. Peut-être que je redoutais un certain rejet, bien que je l’aie déjà expérimenté après mon film The end. C’est une réaction qui s’explique par la peur de la différence de ceux qui évoluent en dehors d’un système établi, souvent convoité par la majorité. C’est là toute la violence de la singularité. La méprise sur le message est fréquente. On décrypte souvent les images au premier degré. Mais c’est ignorer que le cinéma est un langage. Certains font de la prose, d’autres de la poésie…

Est-ce que «The sea is behind» peut choquer?

Ce n’est pas le but, non. Il peut être agressif, punk… On peut mettre plein de qualificatifs pour le décrire. Mais pas provocateur, ni gratuit. Ce n’est pas trop mon genre de verser dans le cliché, pour avoir un cachet d’audace ou de modernité. C’est un effet de mode passager. Il s’agit d’un film sur un personnage d’une certaine époque. Cela soulève, à travers l’histoire d’un travesti, la question de la masculinité, de l’homosexualité… Cela parle de courage social et de courage tout court, d’un homme qui accepte de vivre sans émotions. Mis à part une ou deux scènes qui peuvent être violentes, il n’y a rien de choquant à proprement dit. Sincèrement, je ne sentais pas la nécessité de le projeter avant. Maintenant, mon film m’a fait, comme je l’ai fait. Je sais que je peux et que je dois le montrer.

Qu’en est-il de «Starve your dog» ?

Starve your dog s’attaque à l’une des images les plus emblématiques de l’autorité dans l’imaginaire des Marocains : Driss El Basri, que je ressuscite le temps d’une interview. L’idée m’est venue en notant la peur qu’on continue à avoir d’un personnage aujourd’hui mort et enterré. Se pose alors la question : «Et si Driss El Basri était vivant aujourd’hui, que nous dirait-il ? ». Ce n’est pas le personnage lui-même qui m’intéresse. Driss El Basri n’est qu’un révélateur sur l’équipe qui l’interviewe et qui revit la peur de ce passé où il avait un pouvoir, où il était écrasant. Le film traite ce rapport conflictuel au pouvoir et aux autorités, avec un relent nauséabond d’un passé proche. Il traite aussi cette nostalgie que l’on peut avoir de la répression, qui montre comment on peut s’arranger avec les faits et comment l’histoire est apocryphe. Cela aurait pu être un autre personnage, mais Driss El Basri a quelque chose de populaire, de presque shakespearien. Le film a d’ailleurs été écrit comme une pièce de théâtre. Un monologue de quelqu’un qui a la nausée et qui dégueule. On l’a tourné en deux semaines, mais un long travail de montage a été nécessaire. Je viens de le terminer il y a à peine trois semaines. J’ai hâte de le montrer ici.

Il y a un contraste plus qu’évident entre vos films et vos sitcoms…

Évidemment. À la télé, on est dans l’audiovisuel et non pas dans le cinéma. On est dans l’attente d’un «produit», avec des critères bien définis qui laissent peu de liberté à la création et à l’expression. On m’a déjà fait le reproche et on a même dit que j’insultais les Marocains. Or j’ai juste expliqué, avec des données sur l’analphabétisme que je n’ai pas inventées, qu’il y a une certaine disparité dans l’intelligibilité, les goûts et les besoins des téléspectateurs. Dans le cinéma, on est plus libre. Et, pour ma part, j’aime faire des films dont les images flottent dans les esprits, qui peuvent obséder et interroger le spectateur. Peut-être même de déclencher une fulgurance qui reste en lui le plus longtemps possible. Un peu comme j’ai moi-même été marqué à vie par certaines scènes cultes. Bien entendu, je tiens compte des critiques que l’on peut faire de mes réalisations. Mais cela ne m’arrête pas pour autant. Je n’ai pas besoin que l’on me tapote sur le dos pour avancer dans la vie.

Quand est-ce qu’on voit tout cela ?

Nous avons prévu la sortie de The sea is behind en octobre prochain. Les autres suivront naturellement. Entre-temps, je commence un prochain tournage en fin du mois. Et je sors bientôt une BD chez Le Fennec. C’est un rêve d’enfance qui se réalise…