Hassan Bourkia dans le ventre de la terre

Ce touche-à -tout cérébral, peintre, enseignant, écrivain et traducteur, peint un monde qui, selon ses propos, ruine la tranquillité visuelle et chante le dépassement perpétuel.

Si Hassan Bourkia était une couleur, ou plutôt une palette de couleurs, l’ocre, l’orange, le jaune et le marron y tourbillonneraient follement. On y retrouverait toutes les chaudes carnations qui évoquent l’humus, la tourbe, la terre.
La terre, parlons-en, de ce thème fondamental pour l’artiste-peintre. Toutes les terres intriguent, fascinent Bourkia au point de lui inspirer une œuvre : la terre comme matière tendre, friable, comme territoire, lieu de vie, ou comme planète, berceau de l’humanité. «Les terres ne sont pas semblables, il y en a des molles, des fragiles, des têtues, des connues, des hantées par l’histoire, par les traces des hommes, leurs rêves inachevés, leur sueur, leur sang, leur désir incessible», énumère Hassan Bourkia dans un entretien avec l’écrivain et essayiste Edmond Amran El Maleh. Il y a la terre de l’Andalousie, celle des Indiens d’Amérique, des vestiges des batailles, des cimetières où reposent les corps de nos parents et ceux des autres, quelle que soit leur religion… D’un autre côté, travailler la terre c’est aussi délivrer la matière de sa vieille solitude, dans le sens où l’entend Cioran quand il dit avoir pitié «même d’un bout de métal, de n’importe quoi, tellement ce qui existe m’apparaît délaissé, malchanceux, incompris…».

Dans le beau livre qui lui est dédié, Bourkia se confie longuement à lui-même dans un chapitre intitulé Autobiographie d’une œuvre. Comme pour ne jamais oublier, l’artiste se raconte son histoire, son parcours, «depuis ce grand village du centre, aux pieds du Moyen-Atlas, auquel ton destin t’a lié. Terre natale ; début et fin ; lieu duquel nul ennui n’a jamais réussi à te chasser, et auquel nul bonheur éphémère ne t’a jamais arraché». Oui, l’homme est aussi écrivain et traducteur. La peinture n’empêche pas l’écriture. «Ce que le langage est incapable de transmettre devient communicable sur le plan de la peinture ; elle tient du charme et de la magie, qui pensent l’inaccessible», répond Bourkia à ceux qui s’étonnent que l’on puisse mener de front trois activités en même temps. La préférée de l’artiste ? Les arts plastiques, pardieu ! Car, affirme-t-il, «l’objectif du tableau ne s’arrête pas à représenter les choses ni à les décrire (…) Le tableau est appelé à être une sorte d’outil que l’artiste charge d’une énergie mentale, semblable à une charge électrique qui, effleurée par la personne ayant la sensibilité qu’il faut, suscite en elle certaines sensations…».