Hadda : confessions d’une damnée de la terre

«Hadda», la nouvelle création de Dabateatr, manie subtilement théà¢tre, musique et animation vidéo pour parler des malheurs d’une femme tiraillée entre le patriarcat, la religion et la prostitution.

Dans le roman Confidences à Allah de Saphia Azzeddine, Jbara est une fillette des montagnes rejetée par la société. Elle n’a d’autre confident que Dieu. Dans la pièce inspirée du livre, écrite et mise en scène par Jaouad Essounani de la compagnie Dabateatr, Hadda confie à Dieu les maux de sa vie.

Le récit commence à l’instant où elle se prépare à se faire exploser dans un bus. Femme-enfant meurtrie, Hadda est reniée par son père après une grossesse hors-mariage. Le périple tragique commence. Elle débarque et se perd à Casablanca, elle qui a passé son enfance dans les oliveraies du village de Kouchata, près de Fès. Elle deviendra une prostituée et découvrira la vie nocturne de la mégapole. Viendra alors le premier virage vers un autre monde, celui de la lutte marxiste-léniniste que lui fera aimer Mahjoub, un étudiant en philosophie et, avec lui, la poésie de Mahmoud Darwich et la chanson engagée de Marcel Khalifa. Hadda connaîtra aussi les disparitions forcées des années de plomb, la torture et les interrogatoires. Elle trouvera finalement refuge chez un fqih et ses femmes, dont elle sera la quatrième. L’Haj, le fqih, lui fera aimer l’islam éclairé d’Ibn Hazm, mais elle connaîtra à travers lui d’autres prêcheurs extrémistes qui font l’apologie du jihad sur la terre de Dieu.

Une première expérience du théâtre-concert réussie

La pièce Hadda est un théâtre-concert qui donne un spectacle de vidéo-animation et de musique accompagnant la réplique. La Terre y est représentée par le sable et le bois, l’absurdité du drame par l’eau et l’univers par la Voie Lactée en projection d’images. L’ensemble est le fruit d’un travail sur l’animation que Jaouad Essounani a démarré depuis 2006 et sur le texte commencé en 2009 avec une version déjà montée à l’époque. Le format alterne un dialogue à trois voix : le dialogue Hadda qui se confie toujours aussi naïvement à Dieu en espérant de lui une réponse, avec les voix de Hadda l’enfant, de Hadda la prostituée et de Hadda la bombe humaine d’un attentat. Dans le fond, la pièce construite depuis 2009 est une invitation à traverser l’espace-temps. Le théâtre-concert est un nouveau registre dans l’œuvre de Jaouad Essounani. Pour son premier challenge, le pari de la synchronisation est réussi, de l’animation vidéo à la brillante interprétation et chorégraphie de la comédienne Meryem Zaïmi, en passant par la musique jouée sur scène par le trio Mumtaz.

Hadda s’inscrit dans la saga du recyclage poétique des clichés chère à Jaouad Essounani. Après la pièce de Wazoo, de D’Hommages et de Hassan Lekliches dont le personnage de Hadda est la cousine, la prochaine étape du metteur en scène est cette fois de personnifier le neveu de Hassan Lekliches, issu de la génération Nayda. En 2012 déjà, les textes de Hassan Lekliches et de Hadda ont été montés à Berlin et à Glasgow par le National Theater of Scotland. A quand un espace de ritualisation et de proximité où les citoyens marocains pourront suivre l’évolution de tous ces personnages et sortir après chaque représentation avec des questions qui taraudent l’esprit ?

Comme le souligne Jaouad Essounani, le temps est à la prise de responsabilités : «Le ministère de la culture nous fait attendre depuis septembre pour la mise à disposition d’un lieu fixe, pour donner un sens à ce que nous faisons à Dabateatr. Nous avons besoin d’une réponse claire pour avoir la possibilité et les moyens de ritualiser l’activité culturelle à Rabat par une programmation qui dure vingt-quatre jours par mois».