Gouvernance culturelle : quelques formations dans un océan d’indifférence

Le secteur créatif marocain manque cruellement de ressources humaines capables de mener à  bien des projets culturels pertinents et fédérateurs de publics. L’association Racines tente d’y remédier en prodiguant des formations, en l’absence d’une politique culturelle efficace.

«Nous avons réussi à créer 12 000 emplois cette année grâce aux industries créatives. La culture n’est plus le laissé-pour-compte des politiques publiques, mais un secteur à très forte valeur ajoutée pour le Maroc». Aadel Essaadani voudrait se réveiller un matin, allumer sa radio et entendre cette phrase magique, extraordinaire, jaillir des ondes et du gosier de notre chef du gouvernement en personne. Un rêve certes lointain mais loin d’être irréalisable, le président de l’association Racines en sait quelque chose. Les success stories foisonnent, il n’y a qu’à jeter un œil sur l’Amérique latine, par exemple. L’industrie musicale n’y a-t-elle pas fait un bond spectaculaire en vingt ans ? Ne représente-t-elle pas aujourd’hui 4 à 5% des recettes mondiales dans le secteur, selon l’Unesco ? Pourquoi l’Afrique ne s’inspirerait-elle pas de cette fabuleuse expérience ? Pourquoi le Maroc ne prendrait-il pas conscience à son tour du poids économique de la culture ?

«Arrêtons de ramener des formateurs de France et de Navarre»

«Notre pays regorge d’artistes mais les artistes seuls ne peuvent pas faire grand-chose», martèle M. Essaadani, car on l’oublie hélas trop souvent autour de lui. «Le potentiel artistique est là, c’est indéniable. Mais comme toute matière première, ce potentiel nécessite des transformations». Et donc une expertise, des savoir-faire, des mécanismes rodés, des ressources qualifiées pour les mettre en place. «Nous avons l’art, dotons-nous du mode opératoire», scande, plein d’espoir, le président de Racines. «C’est l’objectif de notre programme de leadership culturel : apprendre aux personnes intéressées par l’entrepreneuriat créatif à monter un projet culturel de A à Z, à en maîtriser tous les aspects, tous les aléas».
À la médiathèque de l’Institut Goethe de Casablanca, huit «stagiaires» marocains, algériens et tunisiens ont ainsi appris, du 24 au 28 septembre dernier, à «placer le rond dans le carré», comme l’a mystérieusement résumé Bouchra Salih, une des participantes. Explication de Aadel Essaadani : «Quand vous montez un projet culturel, vous avez généralement affaire à des artistes aux idées -et parfois aux manières- originales, inédites, voire extravagantes. C’est de l’art, c’est rond, mais pour que ce rond soit réussi, il faut que l’organisation soit absolument carrée, minutieuse, en termes aussi bien artistiques, administratifs que techniques».

«Ça ne fait que commencer. Cette formation est la première d’une longue série de stages en gouvernance culturelle, qui va avoir lieu au Maroc, au Cameroun, au Kenya, au Sénégal et en Afrique du Sud. Un programme organisé par l’African Arts Institute et financé par l’Union européenne», explique Dounia Benslimane, trésorière de l’association Racines et coordinatrice à la Fabrique culturelle des anciens abattoirs. Intitulée «Formation des formateurs», cette session de quatre jours a permis aux participants de s’initier aux fondamentaux du management culturel : comment lancer et planifier un projet, élaborer un budget, recruter l’équipe en charge de l’organisation, réserver les équipements nécessaires, obtenir les autorisations administratives, gérer le temps, les risques, etc. «On leur apprend aussi à ne pas mélanger événementiel, animation, divertissement et culture. Et, par dessus tout, à penser à leur public», précise Aadel Essaadani, dont le souhait le plus ardent est de préparer un public pour l’art, «une clientèle» pour consommer des biens culturels.

Attirer un public qui a peur des lieux culturels

«L’idée, c’est d’injecter des formateurs dans les pays d’Afrique. Mais des formateurs locaux, imprégnés des problématiques culturelles de leurs pays respectifs. Arrêtons de ramener des formateurs de France et de Navarre qui n’ont pas la même sensibilité ou des schémas mentaux pas forcément adaptés aux besoins des publics maghrébins et africains», tambourine le militant. «Devenons autonomes, cessons d’acheter l’expertise étrangère, les produits finis étrangers. Arrêtons d’importer la culture. Faisons notre propre culture, éduquons nous-mêmes notre public».

Chauvinisme ? Bon sens, plutôt. «Le problème avec les formateurs occidentaux, c’est qu’ils travaillent avec un public initié dès l’école primaire à l’art, à l’esthétique. Sauront-ils toucher, attirer un public qui, comme le nôtre, n’a souvent jamais mis les pieds dans un musée, qui a peur d’entrer au théâtre Mohammed V ou dans une galerie d’art parce que c’est trop majestueux, trop intimidant pour lui ?» Ou tout simplement défaillants.
Aadel Essaadani rappelle souvent le cas des dix centres culturels que compte Casablanca, des coquilles vides «ne drainant pas de public car employant des fonctionnaires communaux n’ayant pas la moindre notion de management culturel». À quand une politique culturelle pour remplir les lieux de culture et les esprits ? La prochaine session du «Cultural leadership, Governance and Entrepreneurship training» servira à former ce que M. Essaadani appelle «des grandes gueules», des lobbyistes culturels capables de convaincre nos dirigeants de la nécessité d’inclure la culture dans les politiques publiques. Ces opérateurs chevronnés des secteurs créatif et culturel devront justifier d’au moins cinq années d’expérience dans le domaine et postuler au plus tard le mercredi 31 octobre. «Beaucoup parmi les praticiens parlent de culture sans vraiment savoir de quoi il s’agit», déplore le militant. «Ces lobbyistes doivent être en mesure d’expliquer en trois ou quatre phrases à un élu, un ministre ou autre, pourquoi la culture est si importante dans le développement humain, social, économique, dans l’harmonisation, l’amélioration de l’espace public, l’autorégulation sociale, la construction du citoyen et, par-là même, de la démocratie».