Gnaoua, dix ans et mille talents

En dix ans, le Festival Gnaoua et musiques du monde (du 19 au 23 juin prochain) s’est forgé une réputation affirmée de grand rendez-vous musical, attirant quelque 500 000 visiteurs et débordant d’inventivité. Genèse, histoire et parcours d’une fête populaire comparée à Woodstock.

Aux origines du Festival Gnaoua, la rencontre improbable entre un écrivain, Pascal Amel, et un ébéniste, Abdeslam Alikane. Tous deux vivent à Essaouira, l’un par choix, l’autre par contingence. Ils sont voisins. Mais bien que tout les sépare, ils lient connaissance l’un avec l’autre. Alikane apprend à Amel qu’il est gnaoui et qu’il joue du guembri. Il l’invite à participer aux soirées qu’il organise avec ses amis. Vite, l’écrivain s’engoue de la musique gnaoua.

Beaucoup plus tard, il se rendra à la zaouïa de Sidna Bilal pour assister à la nuit rituelle, la «lila» des Gnaoua. «C’est là, durant cette célébration nocturne, que j’ai compris que leur confrérie n’était pas seulement locale, spécifique, mais que, en unissant ce qui est habituellement séparé – l’intime et le collectif, la nostalgie et le ludique, la vitalité et la spiritualité – elle était fondamentalement universelle ; que les Gnaoua n’étaient pas seulement des chanteurs, des musiciens ou des danseurs hors du commun mais des médecins du corps et de l’âme : des poètes en actions», confesse Amel.

A l’initiative de Gnaoua, l’écrivain Pascal Amel et l’ébéniste Abdeslam Alikane
Il prend fait et cause pour ces poètes de la transe. Pour France-Culture, il concocte une émission sur l’histoire et la culture minoritaire et sacrée des Gnaoua d’Essaouira. En octobre 1994, il présente ces mêmes Gnaoua à l’Institut du monde arabe. Entre-temps, grâce à la sollicitude de Jane Loveless, une Anglaise résidant à Essaouira et férue de la musique gnaoua, Alikane parcourt l’Europe pour mêler le gnaoui au jazz et à la world music.

Il appartient à la nouvelle génération des Gnaoua désireux de s’ouvrir à d’autres horizons musicaux. C’est ainsi que l’idée lui viendra de consacrer un festival aux Gnaoua. Il en fait part à Amel, qui l’approuve et s’engage à contribuer fortement à mettre en œuvre ce dessein. Jane Loveless en fait de même. Mise au parfum, l’artiste épouse de Pascal Amel, Najia Mehadji, informe son amie galeriste Nawal Slaoui du projet. Laquelle répercute vers son amie Neila Tazi.

Neila Tazi, directrice de Az communication, a déjà, à l’époque, organisé des concerts, dont celui de Carlos Santana, et des festivals, avec son ancien mari, Karim Snoussi, producteur de spectacles. En somme, elle connaît la musique. Et cet évènement-ci l’émoustille particulièrement. Tazi et son associée, Soundouss El Kasri, Slaoui, Amel, Loveless, Alikane, tous les acteurs sont là, il reste à trouver le metteur en scène. Puisqu’on se trouve à Essaouira, le plus indiqué est André Azoulay.

Celui-ci, ému par la sinistrose qui enveloppe sa ville natale, vient de créer une association pour la promotion et la sauvegarde d’Essaouira qui, justement, est en quête d’une manifestation susceptible d’attirer l’attention sur cette cité, autrefois bénie, aujourd’hui abandonnée des dieux. «Essaouira, c’est comme une tragédie grecque, elle a été l’un des grands pôles d’ouverture économique et sociale, de créativité culturelle, économique et politique, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle dans notre pays. Puis, il y a eu une sorte de phase descendante sur un cycle long qui a vu les fastes d’antan s’estomper. C’est peut-être ce qui explique que nous évoquons les mânes du passé, comme pour rester nous-mêmes, pour nous protéger», nous disait André Azoulay.

Tombée en quenouille, Essaouira n’a d’autre choix, à l’époque, que de remonter la pente si elle ne veut pas sombrer pierres et âme dans les sables mouvants de l’histoire. Il importe, au préalable, d’endiguer la spirale du déclin, avant de songer à faire recouvrir à la ville son lustre d’antan. La seule foi ne suffit pas, d’autant qu’elle ne peut féconder les biens matériels. D’autant qu’ils se sont ratatinés, au fil de la déconfiture, comme la fameuse peau de chagrin : seules deux conserveries survivent, les tanneries sont mal dans leur peau, le port est au creux de la vague. Alors que faire ? Indigente jusqu’au bout de ses venelles, Essaouira est, en compensation, gorgée de richesses immatérielles.

Tout d’abord son site incomparable ; ensuite, ses trésors monumentaux ; enfin, sa valeur fondatrice, à savoir le sens du dialogue, qui fait de cette ville dans le vent un subtil mélange d’Orient et d’Occident, un creuset de civilisations, de langues et de spiritualités.

André Azoulay s’investit totalement dans le projet présenté par Amel
Essaouira possède aussi la vertu de pouvoir digérer toutes les musiques. Or, le projet tel qu’il est présenté par Pascal Amel, s’il fait la part belle aux Gnaoua, n’exclut pas des genres tels que le jazz, le reggae, le rap, etc. Il correspond donc à l’image de la ville et à ses valeurs. André Azoulay est convaincu, le gouverneur, Amine Belqadi, est séduit. Non seulement ils donnent leur accord, mais ils promettent de s’investir totalement dans le projet.

Malheureusement, les parrains et les partenaires ne se bousculeront pas au portillon, ainsi que le raconte Neila Tazi. «Le premier sponsor que jai vu n’a pas du tout pris la chose au sérieux, se souvient-elle. Ensuite, j’ai proposé le projet à la BMCE, à 2M, à La Vie économique, puisque, à l’époque, Najib Senhaji en était le directeur commercial. En fan des Gnaoua, il a tout de suite promis de nous accompagner en tant que partenaire média. 2M aussi, la RAM, Aïcha, la CTM. C’était les seuls, car beaucoup de sponsors contactés nous ont signifié leur refus».

Le Festival Gnaoua est né, en l’été 1998, avec un maigre viatique (le budget est de 600 000 DH) et dans l’approximation, la machine n’étant pas encore rodée. L’affluence n’y est pas grande, mais enthousiaste, bien qu’affamée. De fait, dès le deuxième jour, il n’y a plus rien pour rassasier son appétit. Plus d’eau minérale, plus de beurre, pas la moindre corne d’un croissant ni l’ombre d’une brioche. On se résout à s’engager dans une nuit sans fin, en restant sur sa faim. Et le matin, on fait des kilomètres pour trouver des cigarettes, de l’eau ou autres liquides.

Cela sans piquer une rogne tant les concerts valent ces menus sacrifices. Pascal Amel, président de la première édition de Gnaoua, en conserve un souvenir impérissable. «Le succès public a été grand, il a dépassé nos espérances, le rendez-vous est devenu annuel, avec ses moments d’intensité magique, ses expériences innovantes, son mélange de sensations et d’émotions extrêmes, qui est sans doute l’une des meilleures définitions de l’art», se réjouit-il.

A la deuxième édition, changement au sommet. Pascal Amel rend son tablier, Neila Tazi reprend le flambeau. Avec ardeur et abnégation, il faut l’avouer. Le petit festival est devenu grand, trop grand, se plaignent certains, incommodés par ces flots humains qui se déversent sur Essaouira, durant le festival. Mais, depuis sa création, le paysage de la ville ne cesse de changer. André Azoulay en ressent une fierté légitime. Essaouira est devenue un pôle d’attraction.

Elle ne désemplit pas de touristes. Mieux : elle arbore un taux de retour de quarante fois supérieur à la moyenne nationale, selon l’estimation du conseiller de Sa Majesté. Aussi, les hôtels se dressent-ils et les riads poussent-ils comme des champignons à la première ondée. On peut s’en désoler, comme ne manquent pas de le faire d’aucuns, mais c’est la rançon de la gloire et aussi le signe manifeste de la renaissance d’une cité pratiquement éteinte il y a à peine dix ans. A la poignée d’hommes et de femmes de bonne volonté, Essaouira reconnaissante.