Gnaoua à l’Unesco, la «reconnaissance»

Jeudi 12 décembre, Tagnaouite fait son entrée au Patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco. Retour sur les étapes d’une initiative laborieuse couronnée de succès.

Nul besoin, pour les milliers de festivaliers qui vibrent chaque année aux rythmes gnaouas, d’un quelconque label pour apprécier cet art. Mais la reconnaissance, ce jeudi 12 décembre, de la tagnaouite comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco est, à coup sûr, une consécration ultime, soulevant l’art des gnaouas au piédestal des emblèmes de la diversité culturelle face à la mondialisation rampante.

La liste du patrimoine culturel immatériel ne valorise pas uniquement la manifestation culturelle elle-même, mais s’intéresse surtout à la richesse des connaissances et du savoir-faire qu’il transmet d’une génération à une autre. Cette inscription implique, donc, un investissement réel des Etats dans la préservation et la valorisation des patrimoines en question. A la bonne heure pour nos Mâalems !

A la mémoire des Mâalems

C’est depuis Bogota que Mâalem Abdesalam Alikane s’exprimait, ému, pour annoncer la bonne nouvelle. A la tête de l’association Yerma Gnaoua, mais également directeur artistique du Festival Gnaoua, Maâlem Alikane a représenté le Maroc à la 14e session du Comité intergouvernemental de l’Unesco, pour supporter le dossier sur lequel il a œuvré pendant plus de sept ans. La patience était de mise et le résultat en valait la peine.

C’est quelques années à peine après la création du Festival Gnaoua et Musiques du monde d’Essaouira, que s’est imposée la nécessité d’inscrire l’art gnaoui sur la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco. «Les éditions se succédaient mais de grands Mâalems nous quittaient, Boubker Guinea, Abderrahman Paco, Hmida Boussou, Abdessalam El Belghiti, Abdelkader Benthami, Cherif Regragui, Abdallah Guinea, Mahmoud Guinea et d’autres figures illustres de Tagnaouite. La jeunesse était certes galvanisée par le souffle puissant que procure cette musique, par son succès, mais avec la disparition de ces grands maîtres se posait la question urgente du devenir et de la transmission d’une tradition orale ancestrale dans sa complète dimension. Il fallait la préserver, et c’est alors que nous avons saisi par écrit, en 2009, le ministre de la culture car ce sont les Etats qui doivent procéder au dépôt du dossier», nous raconte, sereine, Neïla Tazi, productrice du festival.

S’ensuivit un long travail pour convaincre les ministres qui se sont succédé au gouvernement marocain, retardant ainsi le dépôt du dossier. Pourtant, l’essentiel du travail avait déjà été fait «puisque la convention de l’Unesco précise que les Etats membres doivent engager des actions et des mesures de sauvegarde. Le festival en lui-même a joué un rôle essentiel dans la renaissance de la Tagnaouite. Puis, nous avons réalisé l’anthologie des Gnaoua en 2014».

Et maintenant, gnaoua ?

Passées la joie et la fierté, l’on est en droit de se demander ce qui changera dorénavant pour Tagnaouite et pour les mâalems. Du côté de l’Unesco, la Convention exige des pays concernés par les patrimoines inscrits sur sa liste d’adopter des politiques et d’établir des institutions pour les gérer et les promouvoir. Il s’agit également d’encourager la recherche et de prendre des mesures de sauvegarde appropriées, toujours avec le consentement et la participation des communautés concernées. «Six ans après avoir ratifié la convention, puis tous les six ans, chaque État partie doit soumettre un rapport au comité sur les mesures qu’il a prises pour mettre en œuvre la Convention au niveau national, dans lesquels ils doivent rendre compte de l’état actuel de tous les éléments présents sur leur territoire et inscrits sur la liste représentative», stipule le texte de la convention. C’est à dire que l’art Gnaoua sera valorisé au-delà du territoire marocain. Mais «beaucoup de choses ont déjà changé pour nos Mâalems. Ils sont aujourd’hui dans la cour des grands, se produisent dans des festivals et des scènes partout dans le monde, ils côtoient les grands noms. Les médias du monde en parlent. Ceux qui étaient trop longtemps mésestimés en raison de tenaces préjugés sont, désormais, reconnus sur le plan international comme capital immatériel de l’humanité», commente Naïla Tazi qui ne cache pas sa fierté, tout en insistant sur la nécessité «d’œuvrer avec beaucoup d’ouverture et d’intelligence collective pour que cette reconnaissance suscite une dynamique nouvelle et serve l’intérêt des Gnaoua et du pays».

Pour sa part et en tant que productrice du Festival Gnaoua, elle reconnaît que «cela nous met évidemment face à de nouveaux challenges car les attentes sont nombreuses. Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde a été le point de départ de cette renaissance et de cette ambition gnaouie. Les idées ne manquent pas, espérons que les moyens suivront», dit-elle. A bon entendeur…