Ghassan El Hakim : « Une société sans art est une société d’esclaves »

Pour monter leur prochaine pièce, des artistes lancent “Ara T’Bera3”, un appel au financement participatif sur Internet.

A qui s’adresse votre message ? Et de quelle façon souhaitez-vous être soutenus ?

«Ara T’Bera3» s’adresse à toute personne désireuse d’encourager l’art libre et non pas un art «propre» ou «patriote». Nous nous adressons aux citoyens qui considèrent l’art, à l’instar de Joseph Beuyes, comme «une science de la liberté». Une société sans art est une société d’esclaves. Pour nous aider, il suffit d’en avoir la volonté. Nous n’avons pas de compte bancaire officiel, mais plutôt des amis bénévoles partout, connus sous le nom d’«artivistes». Notre seule garantie que cet argent servira à monter la pièce de théâtre est la confiance. Donc, pour nous aider, envoyez-nous un e-mail sur : [email protected] en précisant la nature du don que vous voulez faire (tickets de train, café, biscuits, yaourts, etc.)

Présentez votre troupe et la pièce que vous montez…

Il ne s’agit pas d’une troupe mais plutôt d’un ensemble de comédiens, scénographes, clowns et photographes, libres dans leurs démarches de recherche et engagés bénévolement dans le projet. Quant à la pièce, c’est une adaptation ou plutôt un emprunt littéraire de «Kroum l’ectoplasme» de Hanokh Levin, un auteur pro-palestinien de Tel Aviv qui a souffert toute sa vie de la censure par le système d’Apartheid israélien. Cela raconte la misère d’un Mellah au Maroc, une misère enveloppée dans un voile léger de burlesque, forgée dans un cynisme sans fin. Les personnages sont plongés dans un cercle vicieux où se côtoient déceptions, bonheur, rêves et morts. Une recette idéale pour permettre aux comédiens d’explorer un monde clownesque tragi-comique, un abîme pirandellesque. C’est un travail d’auto-identification, qui nous pousse dans nos peurs avec une violence extrême, marié à un humour jubilatoire, empruntant de l’auto-dérision. Comme un jeu de massacre, on rit de nous-mêmes, parce qu’on voit défiler nos vies sur scène.

Pourquoi faites-vous l’impasse sur l’aide étatique ?

Nous avons déjà fait une demande d’aide au ministère de la culture pour l’année 2012-2013 au nom de l’Association Babylon Cult-Art. Notre dossier a été refusé comme plusieurs dossiers de troupes composées pour la majorité de lauréats de l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle (ISADAC). D’ailleurs, j’aimerais ouvrir la parenthèse pour rappeler que l’État dépense beaucoup d’argent pour former des comédiens et des scénographes durant quatre ans, pour les lâcher après sans statut pour les protéger. Pire encore : pour calmer quelques éléments coléreux, le ministère de la culture leur propose des postes administratifs qu’ils se disputent entre eux. La création au Maroc est saisonnière, elle dépend des aides et des moussems. En tant que chercheur qui respecte ce vieux métier, je déclare mon refus de cette politique, au Maroc on ne crée pas, on attend la saison des aumônes. Quant à la censure, je crois qu’il faut plutôt craindre la censure économique qui touche plein d’artistes dans notre pays. D’où l’idée d’aller chercher cet argent directement chez les gens. Certains diront que c’est de la mendicité, moi je dis que c’est un raccourci qui nous évite plein de magouilles et qui nous permet de créer librement sans être obligés de répondre à plusieurs conditions restrictives. La production participative est un bon moyen pour rester proche des gens et de leurs attentes, c’est une idée qui a été appliquée dans plusieurs pays, surtout pour produire des courts-métrages ou des clips, alors il est temps de l’essayer au Maroc, le pays où la solidarité ne manque pas !

Vous portez un regard sombre sur le théâtre, tel qu’il se fait actuellement au Maroc. Vous estimez qu’il n’aide aucunement à se libérer, qu’il s’agit plutôt, chez nous, d’une machine d’abrutissement. Votre vision pour un meilleur théâtre, plus respectueux de l’intelligence des citoyens ?

Quand on voit le nombre de traductions d’auteurs dramatiques contemporains étrangers faites au Maroc, ou le nombre de textes marocains joués à l’étranger, on ne peut pas être satisfait du résultat. Le théâtre est un art du hic nunc, il traite de ce qui se passe autour de nous, dans nos vies d’aujourd’hui, et même quand ça parle d’événements passés, c’est par rapport à l’impact de ces épisodes sur nos vies présentes. Au Maroc, les pièces de théâtre présentées sur les chaînes nationales ou dans les théâtres démontrent que cet art agitateur est considéré, ici, comme un moyen de divertissement, un outil pour maintenir l’ordre général et la discipline. Or, le théâtre libre permet l’élaboration et, par la suite, l’installation d’une société démocratique. Un théâtre libre n’est possible que dans une société où les libertés individuelles sont intouchables, où le citoyen ne vit pas sous le joug d’une puissance quelconque et où la liberté dans son approche philosophique est le seul sacré. En dehors d’une telle société, le théâtre ne peut que se limiter à son rôle perturbateur, irrévérencieux.