Génitrix, mère abhorrée

En 1923 paraît «Génitrix» de François Mauriac, un roman terrible et sublime qui érafle la sacro-sainte image de la mère, décrite ici sous son jour pathologique, possessif. Une Å“uvre majeure du XXe siècle, qui se lit d’un trait et marque durablement.

Aimée ou abominée, la figure maternelle dans la littérature laisse rarement indifférent. «Elle avait des yeux où il faisait si bon vivre que je n’ai jamais su où aller depuis», écrit Romain Gary au sujet de sa mère dans La promesse de l’aube. Plus récemment, c’est Moussa, l’antihéros de Kamel Daoud, qui décrète dans Meursault, contre-enquête, que les mères algériennes sont «la moitié du monde».
Dans Génitrix de François Mauriac, Félicité Cazenave est beaucoup plus que cela. À cinquante ans passés, son fils Fernand gravite toujours autour d’elle, comme un satellite disloqué, anémié, traînant derrière un astre flamboyant. Chaque soir, après une journée de morne errance, le quinquagénaire, qui n’a jamais véritablement travaillé, s’assoit sagement au coin du feu, près de sa vieille mère qui tricote, et occupe ses mains malhabiles comme le ferait un enfant de cinq ans, en découpant des proverbes dans des livres pour les coller ensuite dans un petit recueil dédié.

Vous ai-je dit que Fernand était marié ? En vérité, il l’est à peine, car la jeune Mathilde s’attire vite les foudres de la toute-puissante mère. «Vous n’aurez pas mon fils ! Vous ne me le prendrez jamais !», lui hurle un jour Félicité, furieuse. Pour ne pas offusquer cette dernière, le fils dévoué abandonne son épouse dans un pavillon glacial, quelques jours seulement après le voyage de noces, et retourne dans sa chambre de petit garçon, près de la mère triomphante. Mais quand la jeune femme meurt de négligence, des suites d’une fausse couche mal soignée, Fernand sombre soudain dans un abîme de culpabilit. «Heureuse, adorée, peut-être Mathilde vivante aurait-elle eu la figure que voilà, inondée de paix – cette figure délivrée», pense-t-il en veillant le cadavre et en maudissant cette mère dévorante qui, pour mieux le tenir, a «organisé sa solitude».

Petit à petit, la haine s’installe entre Fernand, qui déploie toute sa hargne pour se délivrer de la mère castratrice et Félicité, qui fait tout pour récupérer son bien, son investissement, ce pantin désarticulé qu’elle adore. Cela donne un huis-clos oppressant, magnifiquement décrit. Avec une rare acuité, Mauriac dissèque les rouages de la prédation maternelle, dans un roman qui, par sa noirceur, rappelle beaucoup Vipère au poing et la Folcoche d’Hervé Bazin. Le dénouement n’est, cela dit, pas le même, car Fernand n’arrive pas à se dépêtrer de cet amour vorace. «Si sa mère avait voulu qu’il ne vécût que par elle et comme suspendu à son souffle ; si elle n’avait souffert la concurrence d’aucun travail, d’aucun divertissement, d’aucune espérance, d’aucun amour, elle pouvait du fond de ses ténèbres se glorifier de l’œuvre accomplie : le soleil maternel à peine éteint, le fils tournait dans le vide, terre désorbitée».