Gad El Maleh revient sur la scène marocaine

Du 13 au 17 mars, Gad El Maleh, le gars de Casablanca, sévira, avec «L’autre, c’est moi», sur les planches marocaines. Portrait d’un cabotin attachant, qui revendique son profond décalage et clame haut et fort sa profonde détestation des gens dits «normaux».

Alors que son ami, Jamel Debbouze, à qui il voue une amitié assombrie d’une rivalité inavouée, ne peut résister à la tentation de lancer un bon mot, d’envoyer une vanne ou de trousser une saillie, Gad El Maleh, lui, se montre désespérément sérieux en public. Quand on lui pose une question, il promène sur son interlocuteur un regard mélancolique avant de lui répondre en termes mesurés, concis et chichiteux ou de l’éconduire poliment s’il s’avisait de forcer son jardin secret. Peu suspect de narcissisme, le comique n’est pas enclin à la confession. Les contorsions du «je» le révulsent. Il pratique la pudeur avec méthode. A une époque où les gens livrent volontairement leur intimité aux yeux du monde, abattant ainsi l’oppressant mur de la vie privée, Gad est un spécimen rare. Un clown triste ? «Il m’arrive très souvent d’être sérieux. Je peux dire que dans la vie je suis assez réservé, concèdait-t-il, dans un entretien accordé à La Vie éco, il y a six ans. «Un jour, un réalisateur m’a dit : “Tu sais, Gad, quand tu ne déconnes pas, tu as l’air triste”. C’est que les gens attendent de moi que je déconne en permanence. Mais moi je suis comme tout le monde. Quand j’ai envie de me renfermer sur moi-même, je le fais. Lorsque je me sens à l’aise en compagnie d’autres personnes, cela peut aller loin dans le délire et le speed». Nous voilà rassurés.

Un personnage lisse en apparence, complexe en vérité
Lorsque les journalistes se piquent de lui tirer le portrait, ils dépeignent Gad El Maleh comme un personnage affable, intègre, appliqué, qui vit pratiquement en ascète. Pas l’ombre d’un scandale dont on ferait ses choux gras, pas de frasques, pas le moindre écart de conduite. On a beau trifouiller dans sa vie privée (père d’un garçon au prénom biblique, Noé, il entretient une liaison sans orages avec la danseuse étoile Aurélie Dupont), ses violons d’Ingres ou ses penchants secrets, on ne découvrira rien de croustillant ou même seulement de curieux. Ce n’est pas Gad qui se ferait la malle vers un pays voisin pour échapper au fisc, ou s’amuserait à chercher querelle aux flics, ou encore agiterait ostensiblement l’encensoir sous le nez d’un des présidentiables français. Au fait, de quel bord politique est-il ? On l’imagine ancré plutôt à gauche, si tant est que le mot ait un sens appliqué à un esprit aussi libre, un peu anar devant les errements d’une certaine gauche. Avant tout bretteur, pourfendeur hilare des idées molles et des médiocrités frileuses. Mais cela, il ne vous l’avouera pas. Gad est un taiseux, tenez-vous-le pour dit !

En 2001, l’hebdomadaire «Le Point» le sacre chef de file des nouveaux comiques
Pourvu d’un profil aussi lisse en apparence, l’humoriste ne peut capter l’attention des médias. Quand ses pairs moins inspirés que lui ont droit à la une en raison de leurs dérapages répétitifs, lui se voit confiné dans l’oubli, dont il ne sort que ponctuellement, à l’occasion d’un nouveau film ou un spectacle inédit. D’ailleurs, la presse, pourtant prompte à monter au pinacle les talents naissants, a totalement ignoré ses débuts. Et il a fallu attendre son triomphe à l’Olympia pour que, mise devant le haut fait accompli, elle daigne reconnaître ses mérites. «Il est vrai que je n’inspire pas les médias. Cela m’agace. Encore que je ne confonde pas dans le même blâme tous les supports. Je vise uniquement une certaine presse qui se pique d’intellectualisme et qui joue au petit jeu de la découverte et de la révélation», condamne Gad. Toujours est-il qu’avec sa «Vie normale», le «Gad…Casa» force l’admiration des médias. En 2001, l’hebdomadaire français Le Point va jusqu’à lui attribuer le brevet de chef de file de la nouvelle génération comique. «Le Point a écrit ça ?, feint-il de s’étonner. Ça me fait plaisir, mais je ne me sens pas du tout, alors du tout, chef de file. Je suis juste un maillon dans la chaîne d’humoristes qui, pour la plupart, proposent une approche novatrice du comique et instaurent une plus grande interaction avec le public. Alors, je dis merci au «Point», mais je ne me sens pas un chef de file». Gad est modeste. Il a le triomphe modeste, et la modestie triomphale. Six ans après la consécration du Point, la chaîne TF1 l’élit «homme le plus drôle de l’année» devant 49 autres humoristes.
Drôle, Gad ? Assurément. Brillamment, impertinemment. Avec sa mise impeccable, son regard candide et son éternel sourire, on lui donnerait le bon Dieu sans confession ou, à défaut, sa fille préférée. Erreur monumentale. Car, sous cette apparence innocente de premier communiant, se réfugie un satiriste surdoué et un sacré iconoclaste. L’humour chansonnier de l’impayable Gad épingle les piètres manies et les pathétiques lâchetés de ses semblables, démystifie les imposteurs, dégomme scrupuleusement les racistes et les fanatiques, égratigne les ténors de la politique, rabaisse les arrogants, ceux qui grimacent devant la glace de leur suffisance. Sur scène, le gentil bonhomme se métamorphose. Son regard se charge de paillettes de malice, d’ironie et de défi. Son corps est habité d’un feu sacré. Son talent explose.
Et quel talent ! Pour en mesurer l’étendue, il suffit de voir Gad jouer sur scène. Incarnant multiples personnages, il les fait vivre intensément par le jeu, par la voix, par son corps, qui peut, au gré des mises en scène, danser, sauter ou mimer les gestes. Il joue en chantant, il chante en jouant. Il aurait aimé devenir chanteur, avoue-t-il. Du reste, il en a les dispositions, étant pourvu d’un étonnant grain de voix. Mais par affection filiale, il a fini par opter pour les planches. Quand le fracas de la Seconde Guerre mondiale est retombé, son père n’a pas ressenti de haine contre les persécuteurs de ses coreligionnaires juifs, mais il s’est retiré dans le silence du mime. Chaque fois qu’il se produit dans sa ville, Casablanca, Gad est présent pour boire des yeux ses gestes et ses mimiques. Cela le distrait de ses déboires scolaires. Trop dissipé, cancre jusqu’à la moëlle, incurablement pitre, il se fait rejeter de pas moins de sept écoles casablancaises. Son avenir s’annonce sombre, il se dit qu’il trouverait peut-être le salut en emboîtant le pas à son géniteur. A la seule différence qu’il a choisi la parole.

Sur scène Gad se métamorphose, le feu qui l’habite affleure
A l’âge de dix-sept ans, Gad met les voiles vers le Canada, sous prétexte de mener des études de sciences politiques. Au vrai, il désire se délester du carcan familial, hostile à ses rêves cabotins. Les bancs de la faculté de Montréal n’étant pas, à ses yeux, d’un grand confort, il hante radios et cabarets pour y jouer ses sketches. Quatre ans plus tard, il met le cap sur la France. Il ne se sent pas encore d’attaque. Il décide d’affûter ses armes au Cours Florent, à Paris. A sa sortie, rien de palpitant, un rôle minime dans une pièce théâtrale, «Les libertins», une apparition à la télévision dans la comédie de situation, «Fruits et légumes». Pas de quoi pavoiser. Mais Gad s’obstine, il lui faut percer, il travaille dur. Il en résulte un fruit, «Décalages», son premier one-man show, inspiré de son enfance et adolescence à Casablanca, puis de son séjour au Canada. Ecoutons-le : «Je décris le parcours que moi-même j’ai accompli. Evidemment, il y a eu des traits forcés pour les besoins du genre. Dans «Décalages», je pointe le décalage culturel de ce Marocain émigrant qui, en arrivant au Québec, se retrouve décalé de par la langue, le climat et les us et coutumes qui sont éloignés de ceux qu’il avait intériorisés. En fait, je n’ai pas inventé grand-chose, j’ai juste restitué, sous de faux noms, les comportements d’êtres que j’ai réellement côtoyés, rencontrés, aimés ou détestés».

En permanence, je ne suis jamais là où je devrais être
«Décalages» passe la rampe sans encombre. Les personnages mis en scène, David, Mme Tazi ou Baba Yahia, sont devenus des archétypes. Gad s’y est énormément dépensé. «Parce que je suis un décalé profond. Quand je suis arrivé au Québec, on me prenait pour un Français. En France, on sait que je suis marocain et on se comporte à mon égard en tant que tel. Lorsque je reviens au Maroc, on me considère comme un Marocain qui vit à l’étranger (la nuance est importante). Donc, en permanence, je ne suis jamais là où je devrais être. Tant mieux! cela me plaît bien». La carrière humoristique de Gad prend son envol, mais l’ancien cancre ne remet le couvert que cinq ans après. Une preuve de sa paresse ? L’accusé part à rire, avant de rectifier : «Je ne sais pas si je suis paresseux. Je ne pense pas l’être. D’abord, entre les deux spectacles, j’ai dû tourner cinq films. Et puis, un spectacle, on le joue indéfiniment […] Cela prend du temps. Mais je dois avouer que mon rythme de travail est relativement lent. J’ai ça en moi. Par volonté de peaufiner ma prestation, et aussi parce que je doute beaucoup de moi. Donc, je prends mon temps. Je ne compte céder ni à la pression du public ni à celle du producteur. J’ai fait ce métier pour être libre, alors permettez-moi d’être paresseux».

Dans «La vie normale», on ne retrouve pas les personnages qui ont fait le succès de «Dérapages». Seuls Baba Yahia qui, égaré parmi une modernité déroutante, ne sait plus où donner de la tête, et Abderrazak, dont les tribulations servent à l’auteur à dénoncer la xénophobie d’une frange de la société française, sont reconduits. Comme les autres personnages, ils sont anormaux. Qu’on ne s’y trompe pas ! Malgré son titre, «La vie normale» ne fait pas l’éloge de la normalité. Bien au contraire. «Ce spectacle sape, avant tout, la notion de normalité, que j’estime arbitraire. Pour moi, la normalité n’existe pas fondamentalement, celle qu’on exalte dans telle ou telle communauté reste induite par des références morales que je rejette. S’il devait normalité y avoir, ce serait celle de vivre en harmonie avec son être profond», souligne Gad. Le one-man show recueille les suffrages du public, la presse l’encense, le chemin de la gloire s’ouvre devant l’humoriste. Cependant, fidèle à sa lenteur viscérale, Gad ne reprend le chemin des planches que quatre ans après son triomphe. «L’autre, c’est moi», que le spectateur (re-)découvrira, est du même tonneau que «La vie normale». Bien que différent, puisqu’il met en scène un seul personnage, un blond, empêtré dans des situations cocasses.

«Le one-man show me prend la tête et les tripes. Là je jubile»
Gad est un touche-à-tout de talent. Le théâtre l’attire, le cinéma le séduit (15 films au bas mot, dont les hilarants «La vérité si je mens» et «Chouchou»), le one-man show le passionne. Mais c’est à ce dernier qu’il accorda sa préférence. «L’activité qui me fascine, me prend la tête et les tripes, c’est le one-man show. Là je jubile, je me délecte, je me donne à fond». C’est surtout là qu’il se montre irrésistible. «Irrésistible» est justement le nom de la pièce théâtrale dans laquelle Arié El Maleh forme un duo irrésistible avec Virginie Ledoyen. Comme quoi, un El Maleh peut en cacher un autre. Papa El Maleh peut reposer tranquille.