Fondation Zakoura : le théà¢tre à  la portée de tous

Organisé par la Fondation Zakoura, le Festival national du théâtre (du 11 au 14 juillet), animé par des bénéficiaires de la fondation, sans expérience théâtrale, a été une réussite. Manifestation atypique et hétéroclite, qui a mis en compétition des pièces en arabe dialectal, tachelhite, tarifite, hassani, le festival a apporté un bol d’air dans le paysage théâtral.

LeFestival national du théâtre de la Fondation Zakoura s’annonçait très particulier. Il l’a été de part en part. Avec de merveilleuses surprises, l’ardeur qui animait les participants débutants, l’intense émotion distillée par la plupart des pièces. Les spectateurs ne s’y sont pas trompés, qui ont fréquenté en nombre les salles des complexes culturels Moulay Rachid et Mohammed Zaf Zaf. De quoi faire pâlir de jalousie les dramaturges installés, auxquels une bande de bleus a damé le pion.

L’idée est venue d’un féru de théâtre : Nourredine Ayouch
C’est que ces bleus-là «en voulaient». Ils n’étaient pas venus pour faire de la figuration mais pour démontrer leur savoir-faire, combien imparfait et combien prometteur, confirmant de la sorte le slogan du festival, selon lequel le théâtre est à la portée de tous. Pour peu que l’on se prenne au jeu, ce dont ces néophytes ne se sont pas fait faute. A preuve, leurs réactions après l’annonce du palmarès. Aux larmes des uns répondaient en écho les manifestations de joie des autres, dans une cacophonie attachante.
Mohcine Mellouki rayonnait. Sacré meilleur acteur dans la catégorie «Enfants», ce bout de chou était aux anges. «Je n’ai jamais été aussi heureux. Je n’ai pas seulement remporté un prix mais aussi passé les plus beaux jours de ma vie. Les gens de la Fondation Zakoura sont formidables et Casablanca est une ville fantastique». Le gamin venait de Berkane, Hadda Chiheb, qui pourrait être sa grand-mère, habite Oued Zem. Elle n’était pas moins fière d’avoir été distinguée par un prix spécial. «Non, non, réveillez-moi, je dois rêver, et tout ça n’est pas réel. A mon âge, être applaudie par les gens et obtenir un prix! Mais c’est peut-être vrai, grâce à Dieu». Pas loin d’elle se tenait Nourredine Ayouch, président de la Fondation Zakoura. Il jubilait. Le succès inespéré de son initiative lui allait droit au cœur. «Ce soir, je suis un homme comblé», confiait-il, ajoutant que ce festival l’a consolé de trente-deux années d’«abstinence théâtrale».
Cette figure incontournable de la scène publicitaire se voyait, dans sa tendre jeunesse, comme un futur Berthold Brecht, créant, sur la terrasse de la maison paternelle, une sorte de théâtre où ses condisciples venaient répéter les pièces qu’il écrivait. Au grand mécontentement de ses enseignants, qui voyaient d’un mauvais œil leurs ouailles s’égarer, et de ses parents, fâchés des dégâts provoqués par cette passion, comme lorsque, imitant Caligula devenu fou, il brisa une vitre. Mais le jeune Nourredine Ayouch n’en avait cure. Il était obsédé par le théâtre, au point d’interrompre ses études, pourtant brillantes, pour s’inscrire, à Paris, aux cours Dullin, au TNP. Formation affinée ensuite à l’Université du Théâtre des nations, puis à l’Institut d’études théâtrales de la Sorbonne. Bardé de diplômes, il passa à l’œuvre. Avec bonheur. Oscarine et les tournesols resta longtemps à l’affiche, et, pour les pièces d’Albert Camus, les Justes, l’Etat de siège, Caligula, il reçut les félicitations de la propre épouse du défunt auteur.
«En rentrant au Maroc, j’ai envisagé de créer une maison de la culture, à l’instar de celles initiées, à l’époque, en France, par André Malraux. J’en ai fait part au ministre de la Culture. mais je n’ai pas obtenu satisfaction». Dans ces années-là, la frilosité était de mise. Ce qui ne dissuada pas Nourredine Ayouch de monter une pièce de théâtre sur l’insurrection des paysans dépossédés de leurs terres, survenue à une soixantaine de kilomètres de Casablanca. Seule l’UMT accepta de lui prêter ses locaux. Puis se ravisa, apeurée, alors que le spectacle était fin prêt. Depuis, Nourredine Ayouch renonça aux planches.

56 pièces en présélection et 32 retenues
Mais les feux de la rampe n’étaient pas définitivement éteints. Après trente-deux ans de privation, il éprouva le désir de renouer avec ses premières amours. Il le fit par le biais de la création, en 2004, de la Fondation des arts vivants, destinée à promouvoir l’art dramatique. Dans la foulée, il conçut le Festival national de théâtre de la Fondation Zakoura. «Depuis sa naissance, en 1995, la Fondation Zakoura de micro-crédit ne s’assigne pas seulement la mission de combattre l’exclusion économique en accordant des micro-crédits aux démunis, elle se fixe aussi le devoir de contribuer à l’épanouissement personnel des bénéficiaires», rappelle Nourreddine Ayouch. L’initiation à la pratique théâtrale en est un facteur. «En fait, à la Fondation Zakoura micro-crédit et à la Fondation Zakoura éducation, nous nous sommes toujours servis du théâtre pour exprimer nos valeurs et permettre aux bénéficiaires de s’exprimer», affirme Dounia Z. Mseffer, l’une des organisatrices du festival.
800 000 DH dépensés, trente personnes mobilisées
Un brin hétéroclite, puisque animé, pour une grande part, par des bénéficiaires de la Fondation Zakoura micro-crédit et des élèves des écoles non formelles (Fondation Zakoura éducation), ainsi que des proches de ces derniers et des membres du personnel de la fondation, le festival possède la particularité d’engager des participants dépourvus de formation théâtrale. C’est sans doute l’un de ses attraits. Au préalable, il y eut une étape de présélection, à Rabat, Casablanca, Fès et Marrakech. Cinquante-six pièces étaient en lice (49 en arabe courant, 3 en tachelhite, 2 en tarifite, 2 en langue hassanie). Trente- deux ont été jugées dignes d’être montrées, selon la distribution suivante : 15 dans la catégorie «Adultes», 11 dans la catégorie «Enfants», 4 dans la catégorie «Prix d’encouragement», 2 dans la catégorie «Hors compétition». Metteurs en scène, comédiens et techniciens ont pu jouir d’une brève initiation. Avec ce maigre viatique, ils se sont jetés à l’eau, les enfants au complexe culturel Mohammed Zaf Zaf, les adultes au complexe culturel Moulay Rachid. On s’attendait à ce qu’ils rament, ils ont honorablement mené leur barque. Certains avec brio. «Nous leur avons suggéré de thématiser l’éthique, la lutte contre la corruption, la solidarité, la tolérance et le respect d’autrui. Parfois, ce conseil a été suivi, mais souvent il ne l’a pas été. Beaucoup ont préféré parler d’eux-mêmes, de la vie qu’ils vivent, avec ses joies et ses déboires. Ça donnait du Brecht ou du Beckett», se réjouit Nourredine Ayouch. Sentiment que confirme ce spectateur assidu. «Je n’ai raté aucune des pièces données au complexe Moulay Rachid. Je ne le regrette pas, loin de là. Ce festival est un bol d’air dans le paysage théâtral», témoigne-t-il.
Toutes les appréciations vont dans ce sens. L’expérience est aboutie. Elle aura coûté 800 000 DH, exigé la mobilisation de trente personnes, provoqué les larmes des déçus. Mais des plaisirs à foison, des satisfactions en abondance. «Comment ne pas être content, s’exclame Dounia Mseffer, de voir ces femmes, venues des lointains, ces enfants, qui n’ont jamais visité la ville, monter sur scène, jouer avec enthousiasme, émerveiller le public ? Je suis plus que satisfaite : heureuse». Au point de languir déjà après la deuxième édition, qui se déroulera probablement dans deux ans. Le temps, pour Mohcine Mellouki, de quitter le territoire de l’enfance, et, pour Hadda Chiheb, de devenir, une nouvelle fois grand-mère. «Le festival coïncidait avec le mariage de son fils. Elle a choisi de ne pas y assister pour être au rendez-vous». Quel professionnalisme chez les bleus !