Festival Gnaoua : un monde en transe

La 18e édition du Festival Gnaoua et Musiques du Monde s’est achevée le 17 mai.
Petit tour dans les dédales d’un festival.

Il est insensé de vouloir décrire l’ambiance du Festival Gnaoua et Musiques du Monde en usant des seuls mots. Car souvent le plus précieux reste insaisissable et inaccessible à la description. Pour faire le moins de littérature, disons qu’Essaouira renaît à chaque édition et que cette 18e fut une belle réincarnation de l’âme qui hante la cité depuis des siècles. Que vous longiez la côte où que vous vous perdiez dans les ruelles étroites, le tempo poursuit vos pas, les rattrape, les rythme et, bizarrement, vous affranchit et vous déchaîne. Quoi de plus naturel dans la ville où le politique rencontre l’intellectuel, avant de se prosterner religieusement devant l’appel d’un tambour au rythme ancestral ? Et tout langage tombe en désuétude…

Tagnaouite a le vent en poupe

Si le Festival Gnaoua et Musiques du Monde continue à séduire de plus en plus, si l’on ne compte plus les nationalités de ceux qui se déchaînent sur les pistes des différentes scènes, c’est d’abord grâce à nos maâlems qui se bonifient d’édition en édition, qui prennent du poids… artistique, cela s’entend. Maîtres détenteurs d’un patrimoine vieux de plusieurs siècles de textes spirituels et de rythmes sacrés, nos musiciens ne cessent de créer, de mixer et d’innover, comme si ce festival leur offrait la possibilité de rentrer en communion avec les muses d’autres mondes.

Tout leur réussit, que ce soit le rock, le jazz, la rumba ou le rap, rien ne semble incommoder les rythmes gnaouis ou embarrasser nos maâlems. Dans l’intimité de Dar Souiri ou de la Zaouia, des concerts puristes gardent intacte la tradition gnaouie. Alors que sur les grandes scènes, la tagnaouite rencontre, saisit et parfois même intimide de grands musiciens venus d’ailleurs. Mustapha Bakbou, Mahmoud Guinéa, Hassan Boussou, Omar Hayao, Hamid El Kasri, Mohamed Kouyou… Autant de noms à la créativité qui déborde et force le respect.

Les archives du festival gardent précieusement les histoires de belles rencontres entre artistes marqués à vie par la musique gnaouie. Cette édition, par exemple, le groupe danois de Mikkel Nordso, ayant déjà sorti un album avec maâlem Baqbou, récidive pour un autre album. On aura vu un Tony Allen pétillant et assoiffé de rencontrer davantage de musiciens marocains, après un passage moins passionné au Jazzablanca. L’Antillais Troupé a retrouvé ses origines dans les cordes de maâlem Omar Hayat. Humayun Khan, piqué par la tagnaouite en 2012, a bien entraîné sa cithare pour accompagner un guembri.

Seul Kenny Gareth aura raté sa rencontre avec le maâlem en raison du long voyage, passant à côté d’une belle opportunité d’échange…
Dans les solos, Hindi Zahra, Aziz Sahraoui et les Ambassadeurs du Mali, menés par le trublion Salif Keita, semblaient aussi émus que le public qui leur a rendu hommage. Les scènes des jeunes musiciens n’étaient pas moins peuplés. Barry, Darga et Mehdi Nassouli ont ouvert la scène à de nouvelles formations telles que Tadingua ou Timbuktu dont l’avenir semble fort prometteur.

Des plus et des moins

Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde est intéressant à plus d’un égard. D’abord, il reste l’un des plus accessibles de tout le Royaume. Un pass de 600 dirhams permet un accès libre aux scènes pendant les 4 journées de l’événement. Il n’y a certes pas de Shakira ni de J-Lo dans le programme pour justifier les gros budgets et les tickets hors de prix, mais le rendu n’en est pas moins intéressant. «Sans parler de l’impact visible sur la ville et le développement de son infrastructure. L’on ne peut dire autant de tous les festivals du Royaume», nous dira Loubna Kerroum, jeune doctorante dont le sujet de thèse porte sur l’impact des festivals sur le développement territorial des régions.

Mais bien que, dans l’ensemble, le festival contente la majorité, «il y aurait une certaine redondance dans la programmation, des visages qui reviennent assez souvent», commente un jeune musicien rencontré dans le public. En outre, il serait plus intéressant à l’avenir de tenter de nouvelles expériences en s’ouvrant sur d’autres genres musicaux, d’embrasser la folie manouche, le jeirokku japonais, le flamenco, la cueca bolivienne ou les standards de la musique classique. En attendant, c’est un grand challenge qui attend le festival, celui de convaincre la commission de l’UNESCO qui décidera si oui ou non la musique gnaoua mérite de s’inscrire dans le patrimoine immatériel et culturel de l’humanité. On croise les doigts !