Festival du raï édition II : Oujda en transes

En seulement deux éditions, le festival du raï a confirmé sa stature de grand événement. Khaled, Zahouania, Faudel, Réda Taliani, Bilal, Daoudia… Les stars du raï ont répondu présent. 180 000 spectateurs lors de la soirée de clotûre !

Dimanche 26 juillet. Il est 5 heures. Oujda ne s’éveille pas; elle s’apprête à se coucher, après une longue veillée, semée de sensations, dont la plus forte aura été suscitée par l’incomparable performance de Khaled. Tout le monde reconnaissait que l’auteur de Sahra était immense, cette aube-là.

Une démonstration de force, grâce à une voix que les années bonifient au lieu d’altérer, un orchestre impeccable, où le luth et le violon voisinaient harmonieusement avec la contrebasse, la basse, le piano, le saxo, la trompette et d’autres instruments «intrus», et des arrangements novateurs, qui témoignaient du sens de l’inventivité de celui qu’on appelle le roi du raï, mais qui se veut seulement le chevalier servant de cette «maîtresse exigeante».

Blondy fait les frais de la domination sans partage du raï dans la région
En interprétant avec une verve inouïe des morceaux de choix de son répertoire tels La Camelle, Lillah ya Jazaïr, Ila kan saâdi, Hmama, Sahra, Ya rayyi, Ya Chabba ou Oualli Ldarek, Khaled a éclaboussé de son talent inépuisable les gros calibres qui l’avaient devancé sur la scène. Particulièrement Alpha Blondy, cruellement victime de l’impatience d’une foule venue essentiellement pour rendre hommage à sa déité.

L’enfant terrible du reggae avait beau gesticuler, bondir et rebondir, multiplier ses anathèmes contre les fossoyeurs de l’Afrique, les idéologies mortifères et toutes sortes de dérives qui empêchent la Terre de bien tourner, cela glissait comme l’eau sur les plumes d’un canard.

Il faut dire que le public fut chauffé à blanc, un heure auparavant. La maîtresse, l’incomparable Chebba Zahouania y fut pour beaucoup. Véritable bête de scène, elle a non seulement réveillé de sa torpeur un public assommé par un morne Mohamed Lamine, mais également donné le meilleur d’elle-même. Le public en redemandait, la programmation de la soirée de clotûre ne le permettait, elle quittera la scène la gorge nouée par l’émotion en murmurant des «je vous aime».

Pour prendre la mesure de l’engouement des Oujdis pour cette musique «sulfureuse» épanouie il y a un siècle dans les cantinas des faubourgs oranais, il importe de plonger dans le cœur battant de la cité. Là, caferiers comme disquaires difffusent d’autorité, la sono poussée à fond, du raï, à longueur de journée et pendant une partie de la nuit. Oujda est habitée par le raï, qui y règne sans partage, relèguant le doublement séculaire gharnati au rang de faire-valoir.

Au constat de cette préséance, l’association Oujda Raï, rebaptisée plus tard Oujda Art, a eu, il y a trois ans, l’idée d’organiser un festival du raï. Le projet est soumis à Mohamed Brahimi, wali de la région de l’Oriental, qui non seulement l’approuve mais s’engage à s’y investir pleinement. La première édition, prévue pour l’été 2006, est ajournée en raison de la guerre d’Israël contre le Hezbollah libanais.

Mais tout vient à point à qui sait attendre. La population oujdie fut généreusement récompensée de son attente impatiente, tant la première prestation du festival international du raï était passionnante de part en part. Fort de ce succès inattendu, le festival décida de remettre le couvert, avec quasiment les mêmes plats, mais en changeant de maître saucier. De fait, dans le rôle de directeur artistique, Younes Megri, chanteur et comédien au long cours, fut substitué à Jamal-Eddine Dkhissi, qui n’avait pourtant pas démérité. D’ailleurs, Megri appliqua la même recette que son prédécesseur : une dose de musiques du monde (David Vendetta, Daoudia, Chico, Mory Kante, une troupe de flamenco, Alpha Bondy…), accueil des gloires du raï (Bilal, Faudel, Sahraoui, Zahouania, Khaled…), souci de la tradition, de la relève et de la nouveauté. Effet garanti.

Le deuxième été du festival confirma l’impression que l’on avait eu déjà l’an dernier sur Oujda : une énergie, une passion qui poussent toute une population à non seulement assister (pas moins de 100 000 spectateurs chaque soirée et un véritable ras-de-marée lors de la clôture), mais à participer à une manifestation dont elle n’est pas peu fière. Toutefois, les artistes ne furent pas tous logés à la même enseigne. Leur fortune était inégale. Alpha Blondy fut houspillé, Saïda Charaf très applaudie, Mory Kante ovationné, Chico et les Gypsies estimés, Daoudia rebissée, David Vendetta peu suivi… En revanche, tous les raïmen, sans exception, eurent les faveurs du public.

Les stars du raï firent exploser l’applaudimètre. Faudel, avec son raï plus proche de la variété que de l’orthodoxie. Cheb Bilal, qui prouva qu’il était une véritable idole des jeunes. Réda Taliani, malgré son mépris des instruments traditionnels du raï. Cheb Sahraoui, pour avoir su colorer le bon vieux raï d’accents rock.

A Chebba Zahouania, la foule réserva un triomphe. Khaled, en se surpassant, provoqua le délire chez le public. Avec de telles attractions majeures, le festival était assuré de décrocher la timbale. 34 artistes ou groupes et 180 000 spectateurs lors de la soirée de clotûre !