Festival du film de Tanger : la tête dans les cratères

Pour l’ouverture de sa treizième édition, le Festival du film de Tanger sort de la naphtaline «Le Voyage dans la lune», de Georges Méliès, un des tout premiers films de l’histoire du cinéma. Une version restaurée, coloriée, qu’on n’avait pas vue depuis plus de cent ans.

Cinéma Roxy, Tanger. Des Baby-boomers rêveurs essuient quelques larmichettes d’émotion. Ils n’avaient peut-être pas vu de telles choses depuis leur prime jeunesse. À côté, les rejetons de la génération Y, les 15-30 ans dopés aux blockbusters hollywoodiens, font les yeux ronds devant cet objet étrange et suranné qui rappelle un peu ce qui se fabrique dans les studios d’animation Pixar, mais en plus rustique, en infiniment plus poétique : Le Voyage dans la lune, de Georges Méliès, un des films fondateurs de l’histoire du cinéma. Quinze minutes de féerie pure. Un rêve éveillé… et en couleurs, s’il vous plaît !
Car si la plupart se souvient de cette joyeuse odyssée lunaire dans sa version en noir et blanc, on avait, pendant 109 ans, perdu toute trace de la merveilleuse variante, soigneusement coloriée à la main par le réalisateur français, affectueusement appelé «Méliès l’enchanteur» et considéré comme le père des effets spéciaux cinématographiques.
Rembobinons. 1er septembre 1902, Paris. Nous sommes à l’aube du cinéma. D’heureux spectateurs accourent à la projection de la toute première œuvre de fiction à proprement parler. Ils y vont avec le regard neuf de ceux qui, en 2009, se sont précipités au Mégarama et grossi les files d’attente pour enfin découvrir la 3D, dans le film le plus cher de l’histoire du cinéma, Avatar. Loin des vertigineuses images en relief de James Cameron, c’est plutôt, selon l’expression de l’époque, un «film à trucs»â€ˆqu’offre Georges Méliès à un parterre fasciné. Sur fond de décor outrancier, une voix féminine espiègle décrit des personnages loufoques, gesticulants, membres de «l’Institut d’astronomie incohérente» qui s’agitent autour de leur mentor, le vénérable professeur Barbenfouillis absorbé par «son hardi projet de voyage, qui consiste à atteindre la lune à l’aide d’un obus lancé par un canon géant», serine la narratrice enjouée. Les scènes de construction de l’obus par des savants en redingotes et chapeau haut-de-forme valent, à elles seules, largement le détour.  
Pour résumer, une pure merveille que l’on croyait engloutie dans l’oubli, jusqu’à sa récente restauration pour un demi-million de dollars, par les soins du producteur et réalisateur français Serge Bromberg, avec l’aide de la fondation Technicolor pour le patrimoine du cinéma. Un joyau révélé pour la toute première fois en Afrique, aux festivaliers tangérois qui n’oublieront pas ce beau présent de sitôt.